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Marie-Claude Saliceti
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Le Monde Diplomatique
« Le Prophète, la seule chose en laquelle on croit »
Article mis en ligne le 1er avril 2015
dernière modification le 26 mars 2015

Tous deux fils d’ouvriers algériens, Wissem et Nabil ont grandi dans le même quartier, où ils ont fait les quatre cents coups. Mais l’un a fini par se tourner vers la religion et l’autre vers le syndicalisme. Retour sur des histoires parallèles.

« Deux jours. Ils ont mis deux jours à retrouver les Kouachi et à les flinguer. » Un grand soleil d’hiver éclaire l’autoroute où Wissem, 22 ans, slalome entre les voitures (1). « Je pense à mes frères... Tu vois ? » On voit. On voit Wissem s’assombrir, monter le son de l’autoradio et plonger dans le silence de ses souvenirs. Ses deux frères aînés sont morts avant d’être trentenaires, leurs assassins sont en liberté. Voilà un peu plus de deux ans, Bachir cambriolait une villa avec un ami. De retour de la chasse aux sangliers, un voisin passe par là et l’exécute d’une balle dans la tête. Le tireur est placé une heure en garde à vue, et l’instruction débouche sur un non-lieu. Il n’y eut pas plus de procès que de légitime défense — Bachir a été abattu alors qu’il s’enfuyait en voiture... Quelques mois plus tard, Yassine est fauché par une rafale de kalachnikov en pleine rue. « Toute la ville sait qui a fait ça. Les flics aussi, mais ils font rien : un Arabe de moins, ça les arrange... » C’est une certitude tranquille, énoncée sur le ton de la banalité, sans colère, presque, et appuyée par un rap que Wissem se met à fredonner : « Plus de jeunes à la morgue ça fait moins de jeunes à la barre / La vie que j’ai tu la connais par cœur vu que c’est partout la même / J’baiserai la France jusqu’à ce qu’elle m’aime (2). »

On pense à Yassine, travaillé les derniers temps de sa vie par l’obsession quotidienne que justice soit rendue à Bachir. « Le chasseur est en liberté ! Ça te paraît pas dingue ? nous interpellait-il en 2012. Si Mohamed avait tué Cédric, tu crois qu’il serait dehors ? » Mais la fracture n’est pas qu’ethnique : Julien, un ami de Bachir qui échappa à deux coups de feu lors du cambriolage, « un Blanc, lui, du même quartier que nous », fut de son côté condamné pour le larcin à deux ans et demi de prison... La question serait-elle sociale ? Yassine le concédait : il avait fréquenté les commissariats dès l’âge de 6 ans et n’attribuait pas franchement cette précocité à une quelconque origine. « Mon père travaillait dans le bâtiment, il s’est payé une énorme hernie discale, cloué au lit à la maison. Ma mère avait un cancer, elle était très malade aussi, on n’avait plus d’argent... Donc je me suis mis à voler des trucs pour mes petits frères. Des jouets, des voitures téléguidées, au Prisunic, au Secours populaire. Hop ! chez les flics ! » Il nous avait détaillé, souvent, son enfance et son adolescence passées dans un face-à-face permanent avec les magistrats (...)

La disparition de ses frères a bouleversé la vie de Wissem. Il n’est pas allé au bout de son baccalauréat professionnel maintenance de véhicules. « J’ai le choix : le trafic, donc la prison ou la mort, comme presque tous mes copains. Ou faire de la manutention par-ci, livrer des pizzas par-là, quelques jours par mois : il n’y a pas de boulot. C’est la mort aussi... » Dans le quartier populaire où il vit, le taux de chômage des 20-24 ans s’élevait en 2012 à 57 %, contre 13 % pour cette tranche d’âge au niveau national... Wissem gare sa voiture devant un kebab tenu par « des barbus », où on s’installe pour déjeuner. Une manière de se rapprocher de son frère, de la religion aussi : « J’attends que la foi monte. Je prie, je fais le jeûne. Ça sera bientôt le moment où je me laisserai pousser la barbe et où je serai un bon musulman. Pour l’instant, je ne suis pas encore prêt. » Wissem n’a pas supporté les caricatures parues dans Charlie Hebdo. « C’est de l’acharnement. Le Prophète, que son nom soit loué, c’est la seule chose en laquelle on croit, et même ça, on l’attaque. »
(...)

A trente kilomètres de là, bien loin des quartiers populaires, Jalès déploie ses maisons de grès parmi les coteaux de vignes. La République y est également fraternelle : « Les Arabes, pour leur faire passer leurs histoires de djihad, c’est simple, garantit un chasseur dans l’armurerie du village. On met en place des tribunaux militaires, et boum ! une balle dans la tête. » L’armurier esquisse une timide réprobation ; les discours guerriers sont bons pour les affaires. « Le lendemain de l’attentat à Charlie Hebdo, j’ai été dévalisé, se félicite ce commerçant. A 11 heures, je n’avais plus ni fusils à pompe, ni Flash-Ball, ni aucune munition de défense — et je croule sous les commandes. Les clients m’expliquaient qu’ils allaient riposter. »

Finalement, il n’y a que Moncef, le père de Wissem, pour défendre les valeurs républicaines : « J’ai quitté l’Algérie en 1970. Le peu de boulot qu’il y avait, on le faisait là-bas pour une misère. Dès que je suis arrivé ici, j’ai trouvé du travail sur des chantiers, bien payé, et il y avait la Sécurité sociale. La France nous a bien accueillis. » (...)

Au moment où Yassine sortait de détention et entrait en religion, Nabil abandonnait ses prélèvements cannabiques pour prendre des fonctions de délégué syndical de la Confédération générale du travail (CGT). Un sacerdoce depuis quinze ans, son addiction : les conflits sociaux à répétition, les grèves, occupations, comités d’entreprise, entretiens préalables au licenciement (...)

Combien de Nabil, pourtant, dans cette ville longtemps communiste où le Front national vient de faire un triomphe aux dernières élections européennes ? Combien de chances que la route d’un Ayoub croise celle d’un aîné syndicaliste, politisé — alors que l’engagement en religion a souvent succédé dans les cités à des décennies de militantisme de gauche plus traditionnel, prenant du même coup une dimension politique ? Et comment fondre le problème des origines dans une thématique plus sociale, lorsque même la CGT renvoie Nabil, et d’autres avant lui (3), à une identité d’« immigré » ?
(...)

L’étanchéité entre les mondes sociaux saute à l’œil nu. Comme il nous raccompagnait à la gare, on a contredit Wissem une seule fois, au moment où il assurait que « les juifs » détenaient les médias : « Non, c’est le capitalisme. — C’est quoi ? »

Immense travail de reconquête...