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« La solidarité comme modèle social n’est pas une utopie »
Axelle Brodiez-Dolino Historienne au CNRS, Centre Norbert-Elias.
Article mis en ligne le 26 mai 2020
dernière modification le 25 mai 2020

L’épidémie de Covid-19 et le confinement ont mis en lumière une pauvreté et une précarité multiformes, et les associations de solidarité ont été submergées. Dans ce contexte de crise sanitaire, l’État a débloqué des aides d’urgence mais, pour lutter contre des inégalités profondes, des mesures et une vision plus globales seront vitales, explique l’historienne Axelle Brodiez-Dolino.l

Quelles formes de pauvreté et de précarité cette épidémie et le confinement ont-ils révélées en France ?

Axelle Brodiez-Dolino : On peut en distinguer trois, qui étaient déjà connues mais se sont aggravées. Les personnes qui avaient très peu de ressources et dépendaient d’aides publiques et privées se trouvent confrontées à des difficultés inextricables, car, avec le confinement, la plupart des services ont été fermés ou drastiquement réduits : aides alimentaires, guichets d’accès aux droits, tutelles… Avec la fermeture des bureaux de poste, impossible pour beaucoup de retirer l’argent du RSA, et, pour ce qui est dématérialisé, la fracture numérique reste très forte.

D’autres avaient des ressources mais les ont perdues : travailleurs précaires dont le contrat (CDD, intérim, d’insertion…) n’a pas été renouvelé, personnes qui vivaient des marchés ou de récupération, sans-papiers, stagiaires en apprentissage, en formation… La France a perdu 500 000 emplois.

Il y a enfin les « travailleurs pauvres », contraints de continuer dans des conditions plus dangereuses : prendre les transports en commun, être au contact des clients, livrer…

Pour tous, il y a moins de recettes et plus de dépenses : repas de midi des enfants, hausse de la facture d’électricité, paiement des amendes pour non-présentation d’attestation… Or, 135 euros, c’est un quart du RSA !

La crise a aussi attisé les misères non monétaires. D’abord, celle du logement (...)

Ensuite, vulnérabilités sociale et sanitaire s’entraînent l’une l’autre (...)

Enfin, concernant les enfants, il est difficile de faire ses devoirs dans un logement étroit et malsain, d’autant plus quand l’équipement électronique manque et que les parents sont peu armés pour aider. Le soutien scolaire a disparu et, quand les parents continuent d’aller au travail, les grands doivent garder les petits et ne peuvent plus travailler.

Pensez-vous que cela pourrait enfin battre en brèche l’idée reçue de « pauvreté -choisie » ?

Historiquement, la pauvreté « choisie » a été de deux types : la pauvreté religieuse volontaire et le mode de vie des hippies, des marginaux ou des habitants du Larzac, qui souhaitaient vivre en marge de la société. C’est tout. L’idée que les plus pauvres se plaisent à vivre de peu, ou qu’on vit confortablement des aides sociales, relève d’une méconnaissance. (...)

le problème n’est pas du côté de la demande de travail, mais de l’offre. (...)

Quelle influence les crises historiques précédentes ont-elles eue sur les mentalités vis-à-vis de la pauvreté ?

Sous l’Ancien Régime, l’accumulation d’épidémies (peste, choléra, variole) et de crises économiques (mauvaises récoltes, guerres, famines…), ajoutée à la pression démographique, a conduit à un fort durcissement de la répression envers ceux qui n’avaient d’autre solution que de migrer ou de mendier pour survivre. La Révolution n’a pas rompu avec cette pratique (...)

Ce n’est qu’à partir de la fin du XIXe siècle qu’on a compris l’inanité des réponses répressives. L’« invention du chômage » date de cette époque : on comprend que le chômeur n’est pas un coupable ou un fainéant, mais une victime de la conjoncture.

Cette même lecture prévaudra lors de la crise des années 1930, puis dans les années 1980 (empathie pour les « nouveaux pauvres ») et 1990 (en faveur des sans-abri). Mais plus les crises durent, plus la compassion s’use. Or, rendre coupables de leur sort des personnes victimes de la conjoncture et d’un système ne fait que déplacer la question : on ne traite pas le problème, on contribue même souvent à l’aggraver. (...)

les personnes qui sont sur le terrain sont les premières à percevoir les difficultés, donc à y répondre. La plupart des grandes associations sont nées ainsi (...)

La France a une société civile très empathique et dynamique, issue de sa double matrice charitable (chrétienne) et solidariste (républicaine laïque). On compte aujourd’hui 13 millions de bénévoles dans les seules associations, et 20 millions au total ! Mais les associations ne sont pas un simple palliatif de « l’impuissance publique » : très souvent, l’État a non seulement financé ces initiatives, mais les a aussi reprises en dispositifs publics.

Un modèle social fondé sur la solidarité est-il utopique ? Des exemples concrets existent-ils dans d’autres sociétés, d’autres temps ?

Je crois très fort à la solidarité comme modèle social. Ça n’est pas une utopie, c’est notre socle depuis l’édification de la protection sociale à la fin du XIXe siècle, qui repose tout à la fois sur l’assurance (solidarité entre cotisants), l’assistance, l’impôt et les services publics : une solidarité de tous envers tous.

Ce « solidarisme » s’ancre d’ailleurs dans les avancées biologiques de l’époque, qui servent de métaphore : plus les organismes-sociétés se différencient, plus le travail se divise, mais plus les groupes deviennent interdépendants. Comme tout organisme vivant, la société constitue un tout, et toute amputation d’un membre lui porte atteinte.

La crise d’aujourd’hui nous rappelle cette interdépendance biologique et le fait que nous sommes tous vulnérables ; celui qui aide sera aidé à son tour. Mais elle nous rappelle aussi notre interdépendance économique : sans les métiers – peu considérés – exercés par les travailleurs du soin, les caissières, les livreurs, etc., le confinement aurait été tout simplement impossible.

Ce qui est fondamental, c’est que cette solidarité soit à la fois publique (locale et nationale) et privée (individuelle et collective). Si l’État se retire, c’est la loi de la jungle et l’implosion du groupe ; s’il n’y a que l’État, c’est la porte ouverte aux pires régimes. Il existe une profonde complémentarité entre les deux. (...)

Deux finalités sont essentielles : décence et dignité de tous, et préservation de la planète. Tout le reste est affaire de moyens. Les idées vertueuses fourmillent. Nous avons aujourd’hui une opportunité unique pour réfléchir et reconstruire le monde.