l n’y a aucun doute : la campagne pour les présidentielles 2012 a fait de la diversité culturelle, et en particulier de celle qu’incarnent les musulmans de France, un sujet central des positionnements de tous les protagonistes. Ces dernières semaines, cette agaçante évidence a mué en quelque chose de répugnant à mesure que se sont déployés les tirs croisés d’une véritable guerre culturelle engagée pour sauver les valeurs de la République et protéger les citoyens français.
(...) Les rires de C. Guéant écoutant Serge Létchimy à l’Assemblée nationale, la moue mais l’absence de commentaires de Marine Le Pen confrontée, sur le plateau de Canal Plus, aux images de son père écoutant des commentaires sur le nez proéminent du candidat Sarkozy qui « rappellerait » ses origines….tout cela est loin d’être insignifiant.
Dans ce contexte, les récentes déclarations autour de la suppression du terme race dans la Constitution, proposition faite par François Hollande et critiquée par Nicolas Sarkozy, sont plutôt bénéfiques : en mettant sur le devant de la scène un terme supposément interdit au motif que ses fondements scientifiques n’ont aucune valeur, elles nous permettent de dire les choses en utilisant la bonne terminologie, d’attirer l’attention sur les glissements que permet l’interdiction de parler de race dans un contexte où, si elle n’a aucun signification biologique et juridique, elle n’en conserve pas moins une pertinence sociale et in fine politique. (...)
Si la guerre culturelle est aussi explicitement engagée dans ces présidentielles 2012, c’est parce qu’insidieusement, à notre corps défendant et sans que nous ne puissions le nommer, une racialisation des différences culturelles - notamment religieuses – s’intensifie en France sur le terreau d’un racisme qui peine d’autant plus à dire son nom qu’il vise ici très précisément une population, celle des musulmans, présentée comme illégitime sur le plan de ses attributs culturels.
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Toutes les statistiques du monde ne suffisent pas à inverser la machine. L’institutionnalisation des inégalités hommes-femmes sur le marché du travail, le maintien des inégalités de salaire et d’avancement de carrière sont toujours moins importantes que la menace musulmane, celle des burqas, des burkinis, des horaires aménagés dans les piscine ou du choix du sexe de son gynécologue.
Toutes les explications sur la réelle signification du terme de laïcité, sur le fonctionnement de ses principes fondateurs et de ses finalités ne servent à rien. La scène est bien plantée et le président sortant, chantant en canon avec le Front national, y contribue activement. (...)
le sens produit par ce magma de déclarations publiques, en continu depuis 2007 et en accéléré depuis le début de la campagne électorale, et de décisions juridiques qui stigmatisent les musulmans en France ne doit plus être euphémisé. C’est du racisme. Et la différence culturelle, visible ou non, associées aux musulmans joue ici comme race.
La manœuvre de prestidigitateur proposée par Hollande nous place en réalité dans une impasse.
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Au-delà du constat, triste mais lucide, que la suppression du mot race ne supprimerait pas le racisme, il y a dans l’usage du terme race, comme dans celui du terme de civilisation, toute la prudence à apporter lorsque l’on mobilise un terme doté simultanément d’une signification analytique pour ceux qui observent le social et décrivent notamment les relations d’inégalités et de pouvoir entre les individus dans les sociétés, et d’un sens établissant une hiérarchie des valeurs reprise ad nauseam par tout un chacun, élu ou anonyme. (...)
c’est bien le racisme qui continue de donner tout son sens à la race. Désormais pensé de manière totalement dissociée de l’idée de la validité différentiation biologique entre les groupes humains, il continue d’opérer en inférant que les différences entre les individus sont naturelles et indépassables, inscrites au patrimoine génétique des cultures et des religions plutôt que des races, mot socialement tabou et politiquement peu correct. (...)
En faisant cette proposition, Hollande aplanit tout désir de réfléchir au présent à la contribution de l’expérience coloniale à la naturalisation de la racialisation des altérités culturelles et religieuses. Il s’engage sur la voie du déni de leurs effets discriminants vécus au quotidien par des femmes, des hommes et des enfants qui, si cette proposition devenait réalité au lendemain de la victoire socialiste, demanderont avec raison des comptes à un président inconséquent. (...)