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Marie-Claude Saliceti
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La défausse du passe sanitaire et ce qu’elle ne dit pas
/Jadran Svrdlin
Article mis en ligne le 28 juillet 2021

(...) Le président ne souhaite pas rendre le vaccin obligatoire mais veut sanctionner les individus qui feraient un mauvais choix. On risque d’assister à l’ouverture d’une boîte de Pandore dont les conséquences pourraient être bien plus désastreuses que ce que l’on croit. Le confusionnisme règne et la lucidité nécessaire à la résistance peine à émerger. Attention : un texte sans prétentions médicales.

La décision du président de la République d’instaurer le passe sanitaire suscite de nombreuses réactions (souvent démesurées) et divise profondément la société. C’est même une conséquence logique d’une telle décision. Et cette mise en place du passe sanitaire s’inscrit parfaitement dans la logique néolibérale qui tend à détruire ce qu’il y a de commun et d’imposer la conception d’une élite éclairée qui doit guider le troupeau, la populace passive, à qui on ne demande de jouer le rôle de citoyens qu’une fois tous les 5 ans et ce dans un isoloir, après avoir été abreuvée de propagande médiatique des mois et des mois durant. (...)

M Macron a donc décidé de ne pas rendre la vaccination obligatoire préférant "inciter" les gens à se vacciner en les privant de certains droits. Faisant cela il fait un coup double. Un coup défensif tout d’abord, lui permettant de se défausser de toute responsabilité en cas de nouvelle hausse des contaminations. En effet, le bouc émissaire étant trouvé et pointé du doigt, les relais politiques et médiatiques se chargeront de faire porter l’entière responsabilité d’un éventuel reconfinement sur les épaules des non-vaccinés. Exit les questions politiques qui pourraient gêner le gouvernement.

On ne parlera pas du retard pris dans la vaccination pendant une bonne partie de l’année 2021. Si besoin on les niera même, comme le fait si bien M Blanquer en déclarant par exemple que les enseignants ont bénéficié des "couloirs prioritaires" pour la vaccination dès le printemps. Or les faits réels nous disent qu’il s’agit d’une possibilité laissé à une infime partie des enseignants (ceux de plus de 55 ans) de prendre un rendez-vous vaccinal une semaine avant la date prévue. (1) Un couloir étant un passage plus ou moins étroit (cf Larousse) l’étroitesse de celui-ci peut nous faire penser à des objets comme une paille ou plutôt un pipeau. Il ne laisse passer que de l’air qu’on peut ensuite brasser à volonté. Pour ce qui est de la vaccination des enseignants, elle a été réclamée en vain par les syndicats et collectifs pendant des mois sans que le ministre ou le président puissent y faire quoi que ce soit. Le manque d’anticipation précédé par des années de destruction de services publics et de délocalisations de l’industrie pharmaceutiques ne s’effacent pas en jouant de l’instrument sus-cité, si enchanteresse soit sa mélodie.

On n’expliquera donc pas non plus aux gens que même si l’intégralité de personnes non-vaccinées prenait sans attendre la décision de se faire vacciner, cela ne pourrait se faire avant plusieurs mois. Ce qui fait qu’un nouvelle vague de contaminations, qui est déjà là d’après ce qu’on nous dit, ne pourrait être stoppée de cette manière. Ajoutons à cela le besoin d’une troisième dose de vaccin pour les primo-vaccinés des mois de janvier et février, dû à la baisse d’anticorps, et nous voyons bien qu’il fallait trouver quelqu’un à pointer du doigt. Quelqu’un d’autre que nos dirigeants. Quelqu’un d’autre que les cabinets de conseil américains payés des millions pour aider à l’organisation de cette campagne sabotée dès le départ.

On ne parlera pas non plus des trucs gênants comme les fermetures de lits, l’introduction des logiques marchandes au sein des hôpitaux avec des effets dévastateurs (2). La vague des démissions dont on ne parlera pas non plus n’est pas le fruit du hasard. (3)

Bref, on ne parlera surtout pas de ce que le capitalisme néolibéral fait à notre quotidien, notre gouvernement actuel étant, à l’image de ses prédécesseurs, un de ses fervents défenseurs.

Le coup présidentiel étant un coup double il possède également une face offensive. (...)

Profiter de la crise sanitaire et de l’urgence pour inscrire dans la loi la possibilité de priver une partie de la population de certains droits uniquement parce que ceux-ci auraient fait de mauvais choix personnels est un précédent de taille. Le procédé était attendu depuis que Naomi Klein l’a décrit dans le détail dans son célèbre ouvrage "La stratégie du choc". Mais malgré cela on ne peut qu’être fasciné par sa mise en place.

Les défenseurs de la mesure discriminatoire justifient celle-ci par le caractère d’urgence et accusent les récalcitrants de manque d’altruisme. (...)

ici on feint de laisser les individus choisir eux-mêmes. De deux choses l’une : soit la vaccination permet de se protéger soi ainsi que les autres, soit elle ne le permet pas. Soit elle est obligatoire, soit elle ne l’est pas.

Au moment de l’interdiction de la cigarette dans les restaurants il y a eu un consensus scientifique accepté par tous qui démontrait que le tabagisme était nocif non seulement pour les fumeurs eux-mêmes mais aussi pour leur entourage. Une loi a donc été votée, la même pour tous. De même pour toutes les autres lois.

Ici, c’est tout autre chose qui se profile. Une véritable boîte de Pandore. Sous prétexte de liberté de choisir on met le doigt dans un engrenage difficile à évaluer. On pourrait exploiter ce précédent pour détruire tout un tas de choses communes et qui font de nous encore une société. Une apparente liberté laissée aux individus et des sanctions pour ceux qui feraient de mauvais choix. Ce qui serait très pratique pour en arriver à des déremboursements massifs de soins ou de médicaments en fonction de comportements individuels plus ou moins déviants par rapport à la norme. Cette logique pourrait (va) impacter d’autres services publics. Et on connait tous la propension de nos gouvernements successifs à faire des économies au sein des services publics. Le jour où l’on découvre les dégâts il est déjà trop tard.

Le corps social pourrait rapidement être complètement disloqué, ce qui est tout de même le rêve des néolibéraux depuis fort longtemps. Il ne s’agit donc pas d’être pour ou contre le vaccin mais de tout faire pour maintenir des règles communes. Ce qui est en jeu donc est la survie même de la sécurité sociale et celle de notre société en général. (...)

Tout comme dans d’autres domaines où on combat la sociologie : chacun sera responsable de sa propre situation. Le chômeur portera seul son fardeau et ne s’en prendra qu’à son incompétence ou son caractère déviant. Le lycéen dont les parents ne pourront débourser les frais de scolarité se contentera de son sort et s’en prendra à ses derniers. Le fumeur n’avait qu’à jeter son paquet de clopes tant qu’il était temps. Aucun déterminisme social ne sera admis dans les discussions et donc aucune compensation, béquille ou solidarité ne sera exercée. Exit la société. Des individus et des familles on vous dit.

De plus (et c’est peut être le plus important) : les profits seront gigantesques. Mais pas pour tous.

Face à cela il est plus que regrettable de constater le confusionnisme qui règne dans tout ce qui concerne l’opposition à ce passe sanitaire. (...)

D’abord il y a la présence de quelques figures populistes souvent de droite ou d’extrême droite. La lumière médiatique est mise sur eux bien sûr et tout est fait pour assimiler toute opposition à cette mouvance-là. Or, sur ce sujet comme sur les autres, nous n’avons rien à faire avec ces gens-là. (...)

Leur société idéale n’est pas basée sur l’égalité mais sur des divisions. Comment se fait-il que des gens se disant de gauche partagent des contenus venant de ce côté là ? Certainement que les questions que se posent ces personnes ne dépassent pas le bout de leur nez.

Laissons donc l’extrême droite prétendre de se battre pour l’égalité des droits dans une incohérence totale avec leurs principes. A moins qu’il ne s’agisse d’un cynisme opportuniste, ce qui est certainement plus proche de la réalité.

Exigeons de nos dirigeants, qu’on appelle souvent "les responsables", puisqu’ils sont placés aux postes "à responsabilité", de l’être vraiment et d’arrêter de se défausser des responsabilités gênantes tout en exploitant celles qui leur permettent de nous soumettre encore plus aux désirs du capital.

Rappelons-nous pour finir qu’en tant que citoyens nous avons des droits qui nous unissent alors qu’en tant qu’individus nous ne pourrons compter que sur nos proches et nos yeux pour pleurer. Les citoyens luttent et les individus subissent.