Tout au long du XVIIIe siècle, un formidable bouillonnement intellectuel a progressivement remis en question l’ordre établi : la monarchie absolue, la division de la société en ordres immuables et l’emprise totale du pouvoir religieux.
Ce qu’on appelle aujourd’hui le « siècle des Lumières » fut en fait l’aboutissement d’un processus entamé par des esprits libres, isolés, usant, souvent avec ruse, tantôt de la poésie avec François Villon ou Jean de La Fontaine, tantôt de la farce avec Rabelais, tantôt de la réflexion philosophique avec Montaigne, Locke, Spinoza ou Descartes.
Les grandes idées des Lumières, on en trouve des traces dans l’Antiquité grecque et romaine, dans le Moyen Age, dans la Renaissance et dans le XVIIe siècle classique. Reconnaissant, Rousseau, dans son Discours sur l’inégalité rend explicitement hommage à Tacite, Plutarque et Grotius. (...)
Dans toute l’Europe, des philosophes remettent en question la servilité : celle de la pensée et celle des hommes. La raison humaine doit se libérer et penser la société comme une réalité compréhensible et transformable en fonction d’un ordre naturel fondamental. Tel est l’essentiel du message.
Ce qui différencie les philosophes des Lumières de leurs prédécesseurs des siècles précédents, isolés, c’est la conscience qu’ils ont d’appartenir à un même courant de pensée. Ils se définissent eux-mêmes comme tels au point que Kant publie en 1784 un essai intitulé « Réponse à la question : qu’est ce que les Lumières ? » (...)
Au terme de ce XVIIIe siècle, alors que va éclater la Révolution, les philosophes des Lumières ont provoqué un formidablement ébranlement des certitudes anciennes qui régissaient le vieux monde. Je retiendrai les idées les plus fortes qui ont fait rupture avec l’Ancien régime. Et qui gardent, trois siècles plus tard, toute leur pertinence.
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Tout au long des trois siècles écoulés, les idées des Lumières ont fait l’objet de critiques incessantes. Elles furent attaquées, mais elles furent aussi récupérées et travesties.
Ce qui a commencé et qui se poursuit, ce n’est rien d’autre que la lutte incessante entre ceux qui acceptent l’ordre établi et ceux qui le remettent en cause. (...)
C’est aux lendemains de la Deuxième guerre mondiale que les idées des Lumières vont connaître leur avancée la plus spectaculaire dans l’énoncé des principes comme dans des réalisations concrètes.
Au niveau des principes, la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948, précisée en 1966 par le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, proclame non seulement des libertés individuelles mais affirme également comme des droits l’accès à des services qui, concrétisés, permettent d’atteindre l’égalité dans la liberté. On oublie trop souvent que dans la Déclaration universelle, articles 22 et suivants, sont proclamés le droit à la sécurité sociale, au travail, à un salaire égal pour un travail égal, au repos et aux loisirs, à un niveau de vie suffisant, à la santé, au logement, à l’éducation, à la culture. (...)
Que reste-t-il aujourd’hui de la force des idées lancées il y a trois cents ans : libre raison critique, volontarisme, liberté, égalité, tolérance, démocratie, universalisme ? Que reste-t-il des acquis démocratiques et sociaux arrachés tout au long du XIX et du XXe siècle ?
L’Etat démocratique, régulateur et redistributeur, tel qu’il s’est progressivement mis au place aux gré des réformes arrachées, va être contesté par un ensemble d’économistes et de philosophes au nom d’une liberté qui n’est pas la liberté de tous, mais la liberté du fort, de l’entreprenant, du courageux, voire du téméraire. Ils récusent totalement l’idée d’égalité des chances, un pur produit de l’esprit des Lumières. Pour eux, tout réside dans la libre compétition entre individus libres. C’est l’apologie du chacun pour soi.
Une nouvelle bataille des idées s’engage contre les Lumières autour des années soixante-dix. Elle répond à la volonté du monde des affaires et de la finance. (...)
Des textes européens contraignants se succèdent qui, l’un après l’autre, renient les valeurs qui ont rassemblé les philosophes des Lumières.
Simultanément, la montée en puissance du relativisme culturel et de l’exaltation de l’identité sanctionne le recul du principe d’égalité et celui de l’universalité. Le droit à la différence est érigé en avancée humaniste. Le communautarisme se répand. La laïcité recule. Le nationalisme reprend des couleurs. L’Afrique et l’Asie adoptent chacune, une charte des droits de l’homme. Une charte arabe des droits de l’homme est promulguée, ainsi qu’une Charte européenne des droits fondamentaux très en recul par rapport à la Déclaration universelle. L’universalisme des valeurs est battu en brèche.
L’idéologie dominante de ce début de XXIe siècle est aux antipodes du corpus de valeurs des Lumières. On a même entendu un Président de la République française dans un discours à St-Jean de Latran reprendre à son compte le rejet des Lumières dans les termes utilisés par le Vatican. (...)
n’est-il pas temps de se rappeler cette phrase de Kant : « le devoir suprême de l’homme envers l’homme est de le traiter comme une fin et non comme un moyen. » N’est-il pas temps de nous poser la question : défendons-nous les valeurs qui fondent l’humanité en les trahissant quotidiennement ? (...)