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le Monolecte
L’ensauvagement du monde
Article mis en ligne le 29 juillet 2020
dernière modification le 28 juillet 2020

Hier matin, mon père est allé faire ses courses à la supérette du coin. Depuis le début de l’épidémie, il ne va plus que là. Parce qu’il peut y aller à pied, ce qui est important pour un vieux monsieur qui a laissé tomber la voiture et ses nuisances depuis une bonne vingtaine d’années déjà. Il allait bien de temps à autre au grand centre commercial de la métropole d’à côté, mais c’était toute une expédition qui le rendait dépendant de la disponibilité et de la gentillesse de son amie motorisée. Pendant le confinement, ils auraient pu obtenir une dérogation de déplacement pour assistance à vieux chnoque, mais très vite, mon père m’avait écoutée et avait compris qu’en cas de contamination, il aurait été bon dernier de la liste des gens pouvant prétendre à des soins un peu consistants pour sauver sa peau.

Quand tu fais partie des gens qui ont connu l’occupation nazie et le courage des résistants, je peux concevoir la sidération et la colère avec lesquelles on peut recevoir ce type d’abjection. En fait, même si tu n’as pas connu le monde du Reich, il n’est besoin que d’être une personne dotée de 3 neurones qui se touchent pour avoir subitement et profondément envie de karchériser à grande eau les écuries médiatiques contemporaines.

« Nous étions 4 à attendre notre tour pour régler à la caisse — tous masqués, bien sûr, et chacun d’entre nous derrière le trait qui permet de respecter la distanciation — quand il est entré. Un grand type, la quarantaine, taillé comme un rugbyman, sans masque, évidemment. Il devait être arrivé récemment, blanc comme il était. Je dis ça aussi pour tous ceux qui disent que les incivilités, c’est le fait des Arabes. Non, celui-là, il était bien, bien blanc. Il est entré comme ça, il a pris le journal du matin et il est allé directement à la caisse, où la patronne était bien sûr masquée, elle aussi, en réclamant une baguette. "Monsieur, toutes ces personnes étaient là avant vous, vous devez attendre derrière elles votre tour". Immédiatement, le type a explosé, comme s’il n’attendait que ça  : "Mais qu’est-ce que j’en ai à foutre de ce troupeau de débiles masqués  !" et il est partant en gueulant et en embarquant le journal en passant. "Encore un pour ma pomme" a soupiré l’épicière. Je ne suis pas certain qu’il ait fait exprès d’embarquer le journal, par contre, il voulait montrer à tout le monde que le masque, il était au-dessus de ça. »

Récit de mon père au téléphone.

Nous avons été témoins d’une autre scène de ce genre, 2 jours plus tôt, six-cents kilomètres un peu plus à l’ouest. Un type erratique dans la galerie marchande du bled en chef, peut-être 50 ans, seul avec son visage découvert, comme s’offrant aux baffes. Bien sûr, il y a tous ceux qui ont l’irrépressible besoin de sortir leur pif du masque, comme des exhibs du pauvre, mais lui était en mode démonstratif. (...)

je me mets à penser à Florent Pagny qui ahanne sa liberté de penser du fond de son exil fiscal. (...)

Bien sûr, les résistants du masque2 sont un fait social dont l’origine est à aller chercher dans la gestion lamentable de l’épidémie par les élites politiques, économiques et médiatiques depuis le début  (...)

Derrière, ils ont beau jeu, tous ces faisans, de faire retomber la responsabilité du fiasco collectif sur les mauvais comportements individuels… mais en même temps, il y a chez quelques-uns une sorte de jubilation perverse de profiter du désordre ambiant pour pouvoir enfin s’affranchir de tout contrôle social, de tout respect des règles communes, mais surtout et par-dessus tout, de tout respect d’autrui. (...)

La standing ovation3 pour Christophe Girard, la réaction d’Alice Coffin et surtout le tombereau d’insultes dont elle fait l’objet depuis pour avoir oser crier sa colère, soulignent une nouvelle fois l’état des rapports de forces de la société française et mérite que l’on contextualise bien l’histoire pour en comprendre toutes les fondations et tous les développements. (...)

le cri d’Alice Coffin fait écho à celui d’Adèle Haenel dans des circonstances totalement similaires, comme le rappelle inopportunément Christophe Girard, celui du soutien indéfectible de l’élite française à ses bourreaux méritants, supérieurs, auréolés du droit quasi monarchique de piétiner le gueux, le faible et l’impuissant pour bien rappeler à la plèbe qui tient le manche et qui est du côté de la cognée  ! (...)

L’inversion des rôles est tout de même une vieille ficelle bien usée, car oui, tout comme Adèle Haenel, Alice Coffin est présentée comme celle par laquelle le scandale arrive, comme si la dénonciation du crime et de ses complicités était bien plus grave que le crime lui-même. (...)

Le cas Darmanin est tout aussi emblématique de la totalité impunité que la culture du viol à la française procure à ses élites, tout en pourrissant l’ensemble du corps social. (...)

Darmanin, c’est le soutien aux sales types, le mépris des victimes, la perpétuation de la loi du plus fort, c’est le bras d’honneur du patriarcat, la banalisation de la domination. Ce n’est pas juste un accident industriel, c’est la continuation d’un système qui ne se contente pas de rendre coup sur coup, mais qui entend annihiler ses détractrices après les avoir lynchées en place publique et soumises à la vindicte populaire. Ce sont toujours les mêmes coups bas, à réclamer à corps et à cris une présomption d’innocence qui est presque systématiquement refusée aux victimes de viol. (...)

L’affirmation brutale du patriarcat, c’est cela l’ensauvagement du monde. C’est la consécration de la loi du plus fort, le mépris des solidarités. C’est l’affirmation de soi comme nombril du monde, comme incapacité à penser l’autre, le prendre en compte. (...)

C’est la légitimation tacite de l’individu étalon, de celui qui peut justifier par la violence son refus de la règle et du droit commun, ce qui sous-tend la parano complotiste6 et le rejet de toute consigne, au mépris des plus élémentaires prudences et empathies  : de Darmanin au malotru croisé par mon père, la boucle est bouclée.