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Marie-Claude Saliceti
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L’avènement du "populisme liquide"
Article mis en ligne le 2 février 2014
dernière modification le 30 janvier 2014

Dans un livre d’entretien, le sociologue Raphaël Liogier décrypte les vicissitudes de la société française, qu’il décrit en proie à l’islamo-paranoïa et à un populisme rampant.

"Populisme" : la notion, usuelle, demeure pourtant floue, quand elle n’est pas malmenée, ou parfois instrumentalisée dans les discours politiques et les débats d’idées. Le lecteur attendra donc beaucoup d’un ouvrage sobrement intitulé Ce populisme qui vient. Dans cet entretien fleuve avec l’anthropologue Régis Meyran, le sociologue des religions Raphaël Liogier, professeur et directeur de l’Observatoire du Religieux (World Religion Watch) à l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence, livre ses considérations sur le populisme qui imprègne, d’après lui, la société française contemporaine. Et par "populisme", il faut entendre "le fait de parler en lieu et place du peuple tout entier" , un "Peuple" homogène, réifié, et détenteur de la Vérité. Le populisme est par essence une "pathologie de la modernité", conclura d’ailleurs Raphaël Liogier (...)

le populiste contemporain ne conteste rien en particulier : sur un ton imprécatoire et prophétique, "il oppose la Vérité du peuple oppressé aux mensonges du système" .

La valse des populistes

Sorti des marges de l’extrémisme, non plus seulement incarné par le Front National (qui demeure toutefois un cas d’école en France), le populisme consisterait ainsi en une "alliance normalement contre-nature entre les conservateurs et les progressistes" . Les progressistes réactionnaires joueraient donc sur tous les tableaux, orientant à la fois leur discours vers les questions sociales, tout en défendant des positions anti-mariage gay ou anti-islam – ou les deux, dans certains cas. Cette singulière communion entre progressisme et conservatisme s’accompagne d’autres éléments caractéristiques du populisme contemporain, comme la dénonciation de la corruption généralisée du "système", incarné par les élites, gens de pouvoir et corps intermédiaires privant le "vrai Peuple" de sa souveraineté. (...)

Face à l’angoisse du déclin, quoi de plus aisé que la désignation d’un coupable ? Ce sera l’islam, qui fait figure d’ennemi des "valeurs occidentales" dans le discours des populistes européens, clame le sociologue. Au cours de leur conversation, Raphaël Liogier et Régis Meyran s’attachent à décrypter les analogies avec une autre époque dans laquelle les mouvements populismes ont fleuri en Europe : les années 1930. Certains éléments de comparaison ne laissent pas indifférent : contexte de crise économique mondiale, de crise identitaire, désignation d’un bouc émissaire en la personne du Juif… Cette dernière analogie est exposée sans détour par le sociologue : "Le Juif des années 1930 peut être bolchévique ou capitaliste, en tout cas il est insaisissable et omniprésent. Déterritorialisé, faux citoyen, solidaire de tous ses frères sur la surface du globe, c’est exactement ce qu’est devenu le musulman aujourd’hui : même s’il a l’air français, il fait le jeu du Qatar et autres puissances étrangères" .

Dans cette atmosphère de paranoïa collective, les populistes dénoncent ainsi une paradoxale "dictature des minorités" : la population objectivement majoritaire serait dominée par les minorités économiques, religieuses, intellectuelles, ou encore sexuelles. La seule défense possible serait alors la "résistance culturelle". Cette argumentation amène à analyser l’un des nouveaux avatars du populisme : la défense de la "culture", notion instrumentalisée par les populistes de tous bords (qui en appellent au respect de l’identité culturelle, française, républicaine, etc.). Pour Raphaël Liogier, la défense de la "pureté culturelle", prétendument menacée par l’islam dans le discours populiste actuel, s’est substituée à la défense de la "pureté raciale" dans le discours antisémite des années 1930.

L’ère du "populisme liquide" ?

Ce passage d’un racisme biologique à un racisme culturel – dirigé particulièrement contre l’islam – s’illustre dans ce que Raphaël Liogier nomme "le populisme liquide" . Par cette expression, le sociologue entend la dissolution ou la liquéfaction progressive de l’État de droit, sur fond d’un angoissant contexte de "guerre culturelle". (...)