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Marie-Claude Saliceti
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Slate.fr
L’autoritarisme rampant à la française
Article mis en ligne le 2 juillet 2016

Depuis plusieurs mois, défenseurs des droits humains, magistrats et universitaires alertent l’opinion. À un an de l’élection présidentielle, ils pointent du doigt une série de signaux inquiétants pour la démocratie

Partira, partira pas ? En mouvement ou statique ? Jusqu’à la dernière minute, la passe d’armes entre le gouvernement et les syndicats autour de la manifestation du 23 juin a ressemblé à un effarant dialogue. Depuis les débordements lors de rassemblements contre la loi travail, notamment autour de l’hôpital Necker dans le XVe arrondissement, le 14 juin dernier, l’opposition était forte entre les représentants syndicaux et l’exécutif. Jusqu’au dernier moment, le gouvernement brandissait la menace d’une interdiction dénonçant la violence réelle ou fantasmée des « casseurs », menace à laquelle se refusait obstinément les opposants à la loi travail.

Dans la matinée du 22 juin, l’annonce de l’interdiction de la manifestation syndicale par la préfecture de police vers 9 heures a donc logiquement provoqué une levée de boucliers, notamment à gauche jusqu’au sein de la majorité socialiste. Bien qu’éphémère cette interdiction de manifester constituait un précédent depuis la guerre d’Algérie. La dernière interdiction de ce type remontait à 1962, lorsque la CGT, la CFTC et quatre autres organisations syndicales avaient appelé à manifester contre l’OAS, place de la Bastille. Or, sous la Ve République, jamais un cortège syndical n’avait été empêché de marcher contre une loi sociale. (...)

Il y a plusieurs mois, Yves Sintomer, professeur de sciences politiques à l’université Paris-VIII, observateur des pratiques de la démocratie, est l’un des premiers à avoir tiré la sonnette d’alarme quant aux « signaux inquiétants » qui peuvent faire craindre une dérive autoritaire en France. (...)

« La France a montré que lors de période difficiles, elle pouvait vite avoir des réflexes autoritaires : Vichy, la guerre d’Algérie… L’ensemble des crises que nous traversons, la crise de défiance, les legs du passé, tout cela forme un cocktail explosif. » (...)

« Le danger de l’état d’urgence, c’est de s’habituer à l’exception », craint d’ailleurs Yves Sintomer, joint par Slate.fr. Les velléités sécuritaires du gouvernement semblent d’ailleurs lui donner raison. Déjà prorogé deux fois, le 20 novembre 2015 et le 16 février 2016, l’état d’urgence a de nouveau été prolongé jusqu’au 27 juillet 2016 « pour assurer pleinement la sécurité des Français » pendant l’Euro de football et le Tour de France, assure le Premier ministre.

Le choix est pleinement assumé. En janvier dernier, au détour d’une interview accordée à la BBC, Manuel Valls lui-même ne cachait pas vouloir aller plus loin en appelant à maintenir l’état d’exception « tant que la menace est présente ». Récemment encore, quelques jours après l’attentat de Magnanville contre un couple policiers, un membre du gouvernement, l’écologiste Jean-Vincent Placé, n’excluait pas à son tour que l’état d’urgence soit prolongé au-delà du 26 juillet.

« On justifie un régime dérogatoire pour des questions de maintien de l’ordre public : en quoi se passer du juge judiciaire peut servir pendant l’Euro ? », lance dubitative, Dominique Curis, chargée de plaidoyer du programme libertés pour Amnesty International. (...)

« Militarisation du maintien de l’ordre »

Sur ce point, les critiques sont sévères. « Depuis plusieurs mois, on constate que l’état d’urgence justifie des abus. Il y a un danger démocratique », alertait par exemple le 21 avril Éric Fassin, sociologue à l’université Paris-VIII invité de France Info. Cosignataire avec 300 universitaires, artistes, intellectuels et militants d’une tribune dans Libération contre la politique de maintien de l’ordre du gouvernement, l’auteur de Démocratie précaire : Chroniques de la déraison d’État (éd. La Découverte ; 2012) fustige aujourd’hui la « banalisation des violences policières » depuis la mise en place de l’état d’urgence. (...)

Post-démocratie

« La question posée aujourd’hui d’une dérive autoritaire est une vraie question, ce n’est pas de la politique fiction », rejoint Philippe Marlière, professeur de sciences politiques à l’université College of London. De là à sombrer dans la dictature ? Comme son collègue Yves Sintomer, Philippe Marlière préfère parler « d’autoritarisme », une version hard de nos sociétés post-démocratiques. (...)

L’ère de la suspicion

« Depuis le 11-Septembre, il y a un consensus politique pour dire que le droit commun ne suffit plus pour lutter contre le terrorisme et qu’il faut durcir la législation », analyse, de son côté, Vanessa Codaccioni, maîtresse de conférence en sciences politiques à Paris-VIII. Elle poursuit : « Le vrai danger, c’est que la lutte antiterroriste n’empêche pas l’assimilation des militants aux terroristes : c’est ce qu’on a vu pendant la Cop 21 et les avec l’affaire de Tarnac. » (...)

« Les résultats du sondage le montrent, il y a un cycle de la vengeance et de la haine qui se met en place, craint à ce sujet dans Marianne le professeur de philosophie Michel Terestchenko, auteur Du bon usage de la torture, ou comment les démocraties justifient l’injustifiable (éd. La découverte, 2008). Cette spirale est profondément contre-productive. Tout ce qui a été fait depuis les attentats du 11 septembre 2001 n’a pas empêché la propagation de l’islam radical, au contraire. » (...)

La France a-t-elle au moins les gardes fous nécessaires pour se prévenir d’un accident démocratique ? « Notre État de droit est assez fort comme nos institutions, mais là on est en train de l’affaiblir, conclut Dominique Curis d’Amnesty International. L’État de droit c’est quelque chose de fragile, qui se pratique et qui n’est jamais acquis. »