Le XXIe siècle semble marquer l’aboutissement d’une très longue quête d’autonomie. Si dans la Grèce antique, l’autonomia était la possibilité pour une cité de faire ses propres lois sans être sous l’emprise d’une tutelle étrangère, le terme d’autonomie a été ultérieurement étendu aux individus (...)
L’impulsion est venue de penseurs religieux qui mettaient l’accent sur le rôle de la conscience individuelle – Thomas d’Aquin, notamment, puis Luther et Calvin – et des humanistes de la Renaissance.
L’autonomie est ensuite devenue l’un des grands desseins de la philosophie des Lumières et du projet de modernité. Aujourd’hui, le mot « autonomie » est très employé dans la vie quotidienne et le langage courant
et surtout, beaucoup de spécialistes de sciences humaines et sociales s’accordent à considérer que l’autonomie est devenue une dimension essentielle de la vie sociale contemporaine. Cet avis n’est cependant pas unanime et, dans l’un de ses derniers ouvrages (1997), Cornelius Castoriadis, théoricien engagé du « projet d’autonomie », écrivait que ce projet subit à présent « une éclipse prolongée. [...] Un nouveau type anthropologique d’individu émerge, défini par l’avidité, la frustration, le conformisme généralisé » (...) Tout dépend, certes, de l’idée que l’on se fait de l’autonomie ; or, la diversité des définitions de ce concept est impressionnante. Gerald Dworkin en donne une dizaine, très disparates (...)
« De nos jours, le terme est utilisé dans différents domaines : en philosophie et dans les disciplines dérivées (le droit pour un individu de vivre selon sa volonté) ; en sciences naturelles et en médecine (l’organe autonome fonctionne indépendamment des autres organes) ; en droit, en science politique et en relations internationales. Dans ce dernier groupe de disciplines – droit et science politique – on utilise le terme en lui donnant plusieurs connotations : pour certains, il désigne le droit d’une personne ou d’un organe public d’agir discrétionnairement, pour d’autres, il est synonyme d’indépendance. » (...)
une troisième acception que nous avons préférée, il signifiera qu’une entité infra-étatique détient des pouvoirs – souvent exclusifs – de législation, d’administration et, dans certains cas aussi, un pouvoir judiciaire dans des sphères spécifiques. » (...)
Face à cette profusion de sens, rappelons l’étymologie – non contestée – du mot autonomie ; il provient de deux mots grecs : auto, « soi-même », et nomos, « loi » ou « règle ». Rappelons, surtout, la conception kantienne de l’autonomie, qui pourra servir de point de départ à notre réflexion. Selon Kant, l’autonomie est le choix qui ne repose que sur la volonté propre de l’homme, établissant une « législation universelle ». Tout choix qui serait soumis à un élément « extérieur » tel que l’attrait, l’intérêt, la contrainte, le devoir, la loi, la nécessité, etc., relèverait, au contraire, de l’hétéronomie ; d’autre part, la législation propre de l’homme est universelle dans la mesure où il agit « selon la maxime qui peut en même temps s’ériger elle-même en loi universelle » (...)
C’est-à-dire que, face à une situation donnée, un individu est autonome, selon Kant, si, réfléchissant à sa conduite, il choisit volontairement et librement de se comporter de la façon qu’il juge être universellement la meilleure. Dans tout autre cas (si, par exemple, il suit les ordres qu’il a reçus, s’il obéit à la loi, s’il se conforme à son désir, etc.), il se comporte de façon hétéronome.
5Compte tenu de la présence assez forte du concept d’autonomie tant dans le discours scientifique contemporain que dans le langage courant et, compte tenu de l’absence de consensus formel sur sa signification, nous nous poserons, en premier lieu, la question de savoir ce que peuvent être les réalités de l’autonomie dans la société contemporaine. Ce n’est qu’après avoir étudié les caractéristiques de notre société qui font qu’on parle aujourd’hui d’autonomie que nous chercherons à voir s’il existe une cohérence du concept malgré l’apparente confusion de départ. Nous pourrons alors nous poser la question de savoir si un projet sous-tend aujourd’hui la réalité – ou la quête – d’autonomie. (...)
Beaucoup de comportements présentent aujourd’hui toutes les apparences de l’autonomie ; or, simultanément, on constate une progression du mal vivre et de la dépression. Est-ce à dire que l’autonomie – la production de leurs propres normes par les acteurs sociaux, en l’absence d’hétéronomie – provoque ce mal-être ? Ou, au contraire, est-ce l’anomie qui est en cause, c’est-à-dire l’absence de normes sociales claires et rassurantes, et l’embarras qui en résulte pour certains acteurs sociaux, déroutés par un univers non borné ? Il n’est pas aisé de répondre à la question. (...)
En fait, ce qui distingue la situation contemporaine des sociétés occidentales sur le plan qui nous occupe n’est pas la disparition de l’hétéronomie, mais le fait que le pouvoir des institutions d’imposer l’hétéronomie de façon autoritaire décline : les Églises, les États, les partis politiques et les familles ne peuvent plus imposer sans discussion leur conception du monde et de la vie, ni assigner autoritairement sa place à chacun. Cet effondrement de l’hétéronomie autoritaire, cependant, ne suffit pas à garantir l’autonomie. D’une part, avons-nous constaté, quand l’hétéronomie semble disparaître, elle peut laisser la place aussi bien à de l’anomie qu’à de l’autonomie. D’autre part, l’effondrement de l’hétéronomie autoritaire se traduit, certes, par une perte d’influence des dogmes de tout ordre (religieux, politiques, sociaux ou culturels...), mais aussi par le maintien ou le développement d’une autre hétéronomie, profonde et insidieuse. Comment, en effet, prétendre vaincre ses pulsions inconscientes ou se dégager de ses influences familiales ? Comment échapper au modèle de société et aux valeurs que diffusent implicitement la publicité et certains médias ? Et si on ne le fait pas, est-on autonome ? (...)