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Marie-Claude Saliceti
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Slate.fr
L’art perdu de la (vraie) démission politique
Article mis en ligne le 8 janvier 2020

Jean-Paul Delevoye n’est plus membre du gouvernement. Comme cet ancien haut-commissaire aux retraites, épinglé pour une mauvaise déclaration à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique, Richard Ferrand, François Bayrou, Sylvie Goulard, Marielle de Sarnez, Laura Flessel, Nathalie Loiseau, Françoise Nyssen et François de Rugy ont récemment démissionné –ou été exfiltrés de l’exécutif– après des révélations mettant en cause leur probité passée ou présente, en tant que responsables politiques.

Sur les seize ministres ayant quitté le gouvernement d’Édouard Philippe depuis l’été 2017, neuf l’ont fait pour des affaires liées à leur activité et non leur action politique. Soit plus de la moitié. Seules quatre démissions ne sont pas liées à des scandales révélés par des médias : celles de Nicolas Hulot, Gérard Collomb, Benjamin Griveaux et Mounir Mahjoubi. Et sur ces quatre, seul Nicolas Hulot est parti pour des raisons véritablement liées à sa fonction de ministre, les trois autres souhaitant se préparer aux municipales.

L’art de la démission politique aurait-il changé ? C’est comme si les dirigeant·es ne démissionnaient plus pour des raisons idéologiques ou liées à leurs responsabilités, mais seulement formelles. La question a notamment été soulevée par La France insoumise, qui dénonce la hausse des violences policières depuis un an. En juillet 2019, Jean-Luc Mélenchon tweetait : « De Rugy démissionne. Mais l’éborgneur Castaner est toujours là et l’embastilleuse Belloubet aussi. Steve vaut moins qu’un homard ? »

Sans remettre en cause l’importance de la déontologie en politique, n’est-on pas effectivement en train de s’habituer à un système qui, s’attachant trop à la forme, autorise des écarts parfois graves sur le fond ? (...)

Créée pour être davantage stable et efficace, la Ve République a rendu les démissions pour motifs politiques plus compliquées qu’avant : « Sous la IIIe et la IVe, l’indiscipline et la liberté de parole font partie de l’ADN des élus, souligne Frédéric Fogacci. La nouveauté, avec la Ve, c’est la notion de discipline gouvernementale. On a voulu un État efficace, ce qui suppose d’avoir de l’interministériel et une majorité solidaires. Démissionner, c’est donc prendre le risque de se mettre en marge de son propre camp et de ne pas arriver à revenir. » (...)

Si la Ve République a fait gagner l’exécutif en stabilité, l’organisation macronienne du pouvoir créerait l’inverse, selon Luc Rouban, auteur de La matière noire de la démocratie : « À partir de 2017, se constitue une majorité hétéroclite, avec des novices en politique ou d’anciens élus qui ont trahi leurs partis d’origine. On est donc dans une relation plus interpersonnelle entre le président de la République et les ministres, qui les expose plus directement. »

« Les ministres sont exposés en amont par leurs liens avec le chef de l’État, et en aval, aux médias et aux divers organismes de contrôle. »

Luc Rouban, directeur de recherches au CNRS

Cette personnalisation est le symptôme d’une évolution récente du politique, où les clivages et appareils partisans s’effacent. (...)

Cette personnalisation du pouvoir peut avoir pour conséquence des mécontentements affectifs puissants, tels que ceux exprimés par Gérard Collomb ou Nicolas Hulot. De nos jours, les ministres macronien·nes ne jouissent plus de la même protection qu’auparavant. L’affaire Cahuzac a notamment renforcé, dans l’opinion publique, la nécessité de scruter les comportements des mandataires : « Les ministres sont exposés en amont par leurs liens personnels avec le chef de l’État, et en aval, par l’exposition aux médias et aux divers organismes de contrôle. » La pression croissante exercée par les réseaux sociaux en cas de révélations compromettantes complète ce triptyque. (...)

La répression policière à l’encontre des « gilets jaunes » ainsi que la mort de Steve, à Nantes, a poussé certaines associations et élu·es à réclamer la démission de Christophe Castaner du poste de ministre de l’Intérieur. Une demande légitime ? « Le problème, c’est qu’on n’a pas de grille d’évaluation universelle de la démission, estime Luc Rouban. Dans le secteur privé, vous avez des critères objectifs, des ratios financiers qui sont connus. Dans le public, c’est beaucoup plus compliqué. L’objet de l’action n’est pas le même et les résultats dépendent d’une multiplicité d’acteurs, comme les cabinets ministériels, Bercy, les élus locaux, les groupes de pression, etc. Vous ne pouvez pas vraiment imputer une action à un seul décideur. »

Après la mort de Malik Oussekine, en 1986, Charles Pasqua n’a pas démissionné. Pas plus que Bernard Cazeneuve après la mort de Rémi Fraisse, en 2014. Dans son livre À l’épreuve de la violence. Beauvau 2014-2015, paru cet automne, l’ancien ministre de l’Intérieur de François Hollande procède à un examen de conscience au sujet de la mort du botaniste à Sivens. (...)

S’il reconnaît une erreur de communication après l’annonce du décès de Rémi Fraisse, il ne regrette pas la non-démission : « Pas un mot ne vient humaniser la déclaration froide de l’administration que je dirige. C’est là une erreur qui m’est entièrement imputable », se contente-t-il de dire. Sur France Inter, il ne se montre pas plus contrit : « C’est une tragédie pour le jeune garçon, pour son entourage, pour les militants écologistes. Mais pour un ministre de l’Intérieur qui a vu monter les tensions, qui a donné des instructions pour qu’on n’arrive pas à cette tragédie qu’il a senti venir et qu’il n’a pas réussi à éviter, oui c’est un échec. »

Échec, erreur... mais pas faute, donc. Depuis l’affaire du sang contaminé, l’idée selon laquelle on peut être « responsable mais pas coupable » semble bien ancrée dans les esprits. Concernant les violences policières, un ministre peut toujours se réfugier derrière la responsabilité de celui ou celle qui tenait la matraque, d’autant qu’il se sait soutenu par de nombreux électeurs favorables aux forces de l’ordre.

Une démission de Christophe Castaner risquerait aussi d’exposer Emmanuel Macron aux critiques les plus dures, le président demeurant celui qui donne les ordres (...)

Or, l’exigence de moralisation de la vie publique s’inscrit dans un contexte global où les décisions prises dans les ministères sont de plus en plus difficiles à tracer. Qui, par exemple, peut être tenu responsable de la réforme des retraites ? Est-ce Macron, Philippe, Delevoye, son successeur Laurent Pietraszewski ? Ou bien l’administration derrière, ou bien d’autres entités encore ? (...)

Tant que les dirigeants rempliront leurs déclarations par-dessus l’épaule ou organiseront des dîners dignes de Marie-Antoinette, ils s’exposeront donc à des démissions éclair. Mais on est aussi en droit d’imaginer que les affaires à répétition de ces dernières années sont les déchets nécessaires d’un nouveau cycle à venir, plus apaisé, où les ministres n’auront rien d’autre à se reprocher que leurs décisions politiques.