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Mediapart
Jets de peinture et de soupe sur les œuvres d’art : « Ça vous choque ? Tant mieux ! »
#urgenceClimatique #activisme
Article mis en ligne le 19 novembre 2022

Statue aspergée de peinture ce vendredi à Paris, jets de soupe et collages de mains ou de visages sur des tableaux : depuis des mois, des activistes du climat perturbent les grands musées internationaux. Est-ce si ridicule, alors que les gouvernements continuent d’échouer à mener les politiques nécessaires ?

« L’écovandalisme monte d’un cran. » C’est par cette déclaration scandalisée que la ministre de la culture Rima Abdul-Malak a dénoncé, vendredi 18 novembre, le jet de peinture orange, devant la Bourse de commerce à Paris, sur une sculpture de Charles Ray, figure majeure de l’art contemporain et protégé de François Pinault, propriétaire du musée.

« Art et écologie ne sont pas antinomiques. Ce sont au contraire des causes communes ! », a ajouté la ministre, remerciant les employés s’affairant déjà à faire disparaître toute traînée orange sur ce Horse and Rider.

L’action a été revendiquée par le collectif écologiste Dernière Rénovation, dont les militants se mobilisent depuis plusieurs semaines en France en bloquant des routes et en interrompant des spectacles ou des rencontres sportives. Le collectif indique faire partie du réseau qui multiplie ces dernières semaines les actions-chocs, notamment dans les musées, pour dénoncer l’inaction climatique des gouvernements. (...)

Non que l’idée soit nouvelle pour les militants du climat. Décembre 2016. Un jet de liquide noir s’écrase sur l’un des plus célèbres tableaux de Vincent Van Gogh, Tournesols, exposé à Amsterdam dans le musée qui porte son nom. Personne n’assiste à l’outrage mais une vidéo intitulée « Blackout Shell », du nom du groupe pétrolier anglo-néerlandais, montre quelques secondes de l’action, en noir et blanc, dans un hurlement lancinant de sirène. (...)

« L’art sponsorisé par le pétrole ne vaut pas la peine d’être vu. » À l’époque, Royal Dutch Shell finance la prestigieuse institution culturelle. Un mécénat contesté par les activistes regroupés derrière la bannière « Fossile Free Culture NL » (« Culture libérée des hydrocarbures Pays-Bas »). 

En réalité il s’agit d’un canular : personne n’a jeté de faux pétrole sur l’œuvre d’art. La provocation est restée au stade du trucage vidéo. Mais après quelques années de campagne pour bouter l’argent pétrolier hors des musées, les activistes obtiennent gain de cause. Désormais, à Amsterdam, le Rijksmuseum, les musées Van Gogh, le Stedelijk, ainsi que la salle de concert municipale, n’acceptent plus de mécènes liés aux hydrocarbures. (...)

14 Octobre 2022, National Gallery de Londres. Deux militantes du collectif Just Stop Oil déversent deux boîtes de soupe de tomates sur une autre version des Tournesols. « Qu’est-ce qui a le plus de valeur ? L’art ou la vie ? Est-ce que ça a plus de valeur que la nourriture ? Que la justice ? Êtes-vous plus préoccupés par la protection d’un tableau ou par celle de la planète et de ses habitants ? » Les images des deux activistes collant chacune leur main au mur pour signer leur méfait, et brandissant des canettes de soupe Heinz, enflamment les réseaux sociaux. (...)

Six ans se sont écoulés entre les deux actions. Le désastre climatique s’est aggravé à tous les points de vue – gaz à effet de serre, canicules, sécheresses, mégafeux, inondations. Les stratégies des activistes en prennent acte et évoluent. En 2016, ils ciblent un coupable de complicité avec le crime climatique, le musée qui accepte l’argent sale du pétrole. En 2022, ils utilisent l’œuvre d’art comme ressort de scandale pour envahir les médias avec leur message : « Juste en finir avec le pétrole ! » 

Alors que la COP27 à Charm el-Cheikh peine dans ses dernières heures à trouver un accord pour aider les pays pauvres à se protéger du désastre climatique, remettre du scandale dans la routine diplomatique du climat ne peut, a priori, que réjouir. 

Mais chercher à choquer le public et à provoquer les médias présente-t-il le moindre intérêt pour contrer le dérèglement climatique ? Tout ce tumulte peut-il servir aux communautés touchées par la catastrophe ? Ou se résume-t-il à l’écume d’un buzz que le capitalisme industriel va digérer avec gourmandise ? 
Ridicule et attention médiatique

Ces questions reviennent, lancinantes, alors que les jets de matières alimentaires ou colorées contre des œuvres d’arts se répandent comme une traînée de poudre en cet automne 2022 (...)

Dans tous ces cas, les tableaux étaient protégés par des vitres et n’ont pas été endommagés. Cette précaution rassurante pour l’histoire de l’art et le plaisir du spectateur ou de la spectatrice crée néanmoins un trouble : puisque ces actions sont symboliques et non des actes de sabotage – au contraire des coups de hachoir portés par la suffragette Mary Richardson contre la Vénus à son miroir de Velázquez en 1914 –, que perturbent-elles réellement ?

Le silence poussiéreux des salles de musées, la bonne conscience du public, l’indifférence vaguement gênée à l’écocide en cours ? La réponse n’est pas si facile, et sans doute pas manichéenne. (...)

Cet objectif d’entrer par effraction dans l’agenda médiatique a-t-il été rempli ? « Bien sûr que c’est un succès. La vidéo est devenue virale. Ça a marché », assure à Mediapart Lora Johnson, de Just Stop Oil. Elle n’a pas participé à l’action sur le Van Gogh mais a été arrêtée en octobre alors qu’elle tentait de se coller au Waterloo Bridge de Londres pour protester contre la relance des gaz de schiste. La vidéo de son interview, alors qu’elle est emportée par des policiers, a été vue des millions de fois.

Pourquoi jeter de la soupe sur une peinture attire-t-il autant d’attention médiatique ? « J’aimerais le comprendre. Les gens sont baignés d’informations. S’ils ne sont pas choqués, si vous ne devenez pas viral instantanément, on ne vous écoute pas, constate Lora Johnson. Nous faisons beaucoup d’actions pour cibler les dépôts pétroliers, les banques, etc., et les médias n’en parlent pas. Mon frère a passé 13 jours dans un tunnel qu’il a creusé sous une route devant conduire à un dépôt pétrolier, cette action a à peine été mentionnée. » 

Forcer l’indifférence des médias pour y faire exister son discours est un classique des mouvements. Pour y parvenir, l’inventivité militante est sans fin. (...)

Mais pour le directeur du département culture et création du Centre Pompidou, et ancien militant d’Act Up-Paris, Mathieu Potte-Boneville, « lorsqu’une action porte à discuter essentiellement du bien-fondé du répertoire d’action, c’est le signe qu’elle n’est pas la plus affûtée du répertoire d’action », a-t-il écrit sur les réseaux sociaux au lendemain du jet sur les Tournesols.

Il a ajouté : « Lorsque la justification d’une action exige d’en passer par une chaîne de raisons remontant jusqu’à l’ordre général du monde auquel la cible est censée appartenir, pour redescendre chaque fois jusqu’à la cause qu’on entend défendre, c’est chaque fois une impasse et un désastre. » (...)

On est éduqué et socialisé à avoir plus de respect pour des œuvres d’art, dont on nous dit qu’elles sont la représentation ultime de la supériorité humaine, que d’émotions face aux atteintes portées au vivant.

Isa Frémeaux, Laboratoire d’imagination insurrectionnelle

« Quand deux personnes jettent de la soupe sur un tableau, ça choque plus que quand des gens se noient dans une catastrophe climatique : qu’est-ce que cela dit de notre époque ?, se demande-t-elle. Mon intuition est que cela a à voir avec notre profonde déconnexion du vivant. On est éduqué et socialisé à avoir plus de respect pour des œuvres d’art, dont on nous dit qu’elles sont la représentation ultime de la supériorité humaine, que d’émotions face aux atteintes portées au vivant. » (...)

Mais cela suffit-il à sauver le moindre être vivant ? Et comment éviter le concours de narcissisme entretenu par les nombres de vues et de clics ? La personnalisation créée par les réseaux sociaux dorlote les ego. La communication permanente des mouvements climat sur eux-mêmes, la mise en scène de soi en héroïne ou héros de la lutte contre les écocides donne parfois l’impression d’un nombrilisme autosatisfait. Et centré sur son propre monde social : occidental, classe moyenne et majoritairement blanc.

« Quand votre message est “les gens meurent et souffrent”, il faut s’attendre à ce que les gens qui meurent et souffrent vous critiquent pour ne pas faire ce qu’il faut afin qu’ils ne meurent ni ne souffrent plus, a taclé sur son compte Twitter Alitsanosga, poète, auteur·e autochtone, non binaire, et activiste climat. Cela fait des décennies que les peuples autochtones en parlent et on ne nous écoute que maintenant, quand le problème impacte les Blancs des classes supérieures. » 

De ce point de vue, les actions de Just Stop Oil reçoivent les mêmes critiques que les premiers grands rassemblements de masse d’Extinction Rebellion, qui voulait bloquer Londres pour obliger le gouvernement britannique à déclarer l’urgence britannique. Les deux groupes partagent le même financeur : le Climate Emergency Fund, un fonds pour financer la désobéissance civile pour le climat, cocréé par Aileen Getty, petite-fille du magnat du pétrole J. Paul Getty, et abondé par des mécènes philanthropes. De l’argent venu du cœur du capitalisme, et du pétrole. (...)

Est-elle choquée, cette classe, par ces jeunes qui se collent sous ses yeux sur des chefs-d’œuvre ? La réponse est peut-être bien : tant mieux.