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"Je suis aussi perdu que la Syrie"
Article mis en ligne le 17 août 2018

Eyad Awwadawnan, jeune Syrien de 23 ans ayant trouvé refuge dans un camp de l’île grecque de Samos. Étudiant en droit, Awwadawnan n’a jamais pu assister à un seul cours en classe en raison de la guerre civile, débutée en 2011. En juin dernier, il a partagé son témoignage, écrit à l’intérieur du camp de réfugiés, avec l’auteure Helen Benedict, qui l’a édité pour des questions de longueur et de clarté.

Ça a quelque chose d’ironique : après nous être tant battus pour survivre, beaucoup d’entre nous n’attendent désormais plus que la mort. Je me hâte de tuer le temps en dormant au lieu de vivre la plus belle période de ma vie, de prendre mon envol, de faire quelque chose de moi-même. Le sommeil est peut-être un peu comme la mort. Dans les deux cas, on ne devient rien. Je dors pour ne devenir rien. Je passe toutes mes journées dans ce lit, dans un camp de réfugiés à Samos, en Grèce, à repenser au périple qui m’a conduit ici et à la manière dont tout cela a commencé.(...)

18 mars 2011 : une date impossible à oublier. Une manifestation contre le gouvernement avait éclaté dans la province syrienne de Deraa. Six manifestants furent tués.

Assignés à résidence
Au début, les gens avaient pensé qu’il s’agissait d’un incident isolé, que personne d’autre ne serait tué. Les jours passaient et nous n’espérions retourner au cimetière que pour y apporter des fleurs et non de nouveaux corps à enterrer.(...)

On aurait dit que ma ville était revenue au IIIe siècle : les rues jadis éclairées à l’électricité sombraient dans l’obscurité. Les écoles fermaient et les rayons des magasins se vidaient. Sauf ceux des livres scolaires. Dans ma famille, les visites hebdomadaires que nous rendions à nos proches furent reléguées au rang de souvenirs. Nous étions assignés à résidence.(...)

Le gouvernement avait alors pris le contrôle de la ville et, afin d’empêcher tout mouvement de rébellion, ils tiraient sur toute personne se trouvant dans la rue.(...)

Beaucoup de mes amis sont morts en allant chercher du pain. Le cadavre de l’un d’eux est resté trois jours au milieu de la rue. À cause du sniper, les gens n’osaient pas aller le chercher.(...)

Malgré tout, alors que le niveau des violences augmentait de jour en jour, nous n’avions pas l’intention de partir de chez nous. Nous espérions que les choses finiraient par revenir à la normale. Ce qui est arrivé peu de temps après à mon ami Majd a toutefois rendu notre départ inéluctable.(...)

au printemps 2012, il a été possible de quitter Sbeineh en raison de l’arrivée de l’armée syrienne, qui voulait évacuer la ville. Nous nous sommes précipités dans notre petite voiture avec seulement nos vêtements sales, nos papiers et nos souvenirs.

Pas les bienvenus(...)

Nous avons vécu en Turquie pendant un an et demi, dans un petit appartement d’Antakya. Nous étions comme des animaux : nos vies se limitaient à travailler, manger et dormir, rien de plus. Pendant quelques temps, j’ai réparé des camions, puis j’ai travaillé dans une usine de chaussures. Les employeurs refusaient souvent de nous verser notre salaire, et si nous le demandions, nous étions renvoyés. Nous nous faisions insulter par les habitants, les policiers, les militaires. Ils nous disaient : « Vous êtes des traîtres. Vous avez fui votre pays et vous êtes venus ici pour vous cacher derrière nous, comme des femmelettes ».(...)

Selon l’accord que nous avions conclu avec un passeur, nous devions lui payer 500 dollars par personne pour notre passage en Grèce à bord d’un petit canot pneumatique ne pouvant contenir plus de trente-trois passagers. La traversée ne devait pas durer plus d’une heure. On nous a amenés dans un petit hôtel d’Izmir, sur la côte méditerranéenne, dont les lits étaient infestés de punaises et sentaient l’urine.(...)

Au lieu d’une heure, nous avons passé trois heures serrés dans un bateau qui ne faisait que 7,50 mètres de long. La plupart d’entre nous n’avions pas de gilet de sauvetage, même si nous ne savions pas nager. Le pilote n’avait pas plus de 16 ans, et il ne possédait pas de boussole pour nous faire traverser la mer Égée et rejoindre une île grecque. À chaque vague, le canot était ballotté dans une nouvelle direction. Nos bagages étaient couverts de vomi. Nous étions tellement entassés qu’une vieille dame était assise sur mes pieds. Je n’avais plus aucune sensation.(...)

On nous a conduits sur l’île de Samos, où nous avons passé notre première nuit sur le sol du poste de police d’un camp de réfugiés.(...)

Ivrognes et punaises de lit(...)

J’ai entendu beaucoup d’histoires tristes dans le camp. La chaleur sous les tentes de nylon était parfois si intenable que beaucoup de gens avaient commencé à fabriquer des abris, des pare-soleil, afin de protéger les enfants en les mettant à l’ombre. Mais la police est venue et les a détruits en prétextant qu’ils bouchaient la vue aux caméras de surveillance. Un jour, un policier a commencé à frapper une femme enceinte. Un homme syrien s’est interposé pour la défendre. Ils l’ont battu à son tour et l’ont mis en prison jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus. À la fin, il a dit vouloir retourner en Turquie, parce qu’il n’y avait pas de droits et pas de vie en Grèce.(...)

Maintenant, quand nous allons sur la plage pour nager ou marcher un peu, il arrive que la police nous arrête pour vérifier nos cartes d’identité et nous ordonne de retourner au camp. Aussi obéissants que des chiens, nous retournons sur nos pas. C’est leur pays, leurs lois et nous ne sommes que des réfugiés qui n’avons pas le droit de ne pas être d’accord. Je vois souvent des femmes attendre des heures devant la clinique du camp avant de s’évanouir, quand leur corps n’en peut plus. Les infirmières disent : « Que pouvons-nous faire, avec seulement trois infirmières et un seul médecin ? ».(...)

Désormais, je ne peux plus quitter cette île, car, en attendant la décision de la cour d’appel, je ne veux pas laisser mon frère seul. Cela fait maintenant dix mois que j’attends. Et que je ne dors que cinq heures par jour. La nuit, je suis attaqué par les punaises de lit. Pour les repousser, je me frictionne au détergent ou à l’eau de javel, mais c’est totalement inefficace : ce sont elles les autochtones de mon nouveau pays. (...)

À ce jour, nous ne savons pas si notre famille pourra rester unie ou sera séparée. Je ne me soucie plus de mon avenir, je veux juste que ma famille reste unie.(...)

Postscriptum : Depuis qu’il a écrit ce témoignage, Awwadawnan a rejoint sa famille à Athènes avec son frère, qui a reçu l’autorisation de quitter le camp. Leurs demandes d’asile n’ont toutefois pas encore été réglées.