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Immigration : Edouard Philippe et le chantage à l’aide au développement
Article mis en ligne le 14 octobre 2019

Dans son discours à l’Assemblée lundi dernier, le Premier ministre a introduit l’idée d’un conditionnement de l’APD à la « bonne conduite » des pays d’où proviennent les principaux « flux migratoires ». Un sujet qui doit être inscrit dans le projet de loi de finances pour 2020. Les ONG fustigent un dévoiement du dispositif.

L’aide publique au développement (APD) doit-elle devenir un « instrument assumé » de la politique d’immigration ? Exprimé sans détour par Edouard Philippe la semaine passée lors du débat parlementaire sur l’immigration, ce projet censé contribuer à la « maîtrise » des flux migratoires inquiète les grandes ONG, qui dénoncent un dévoiement du soutien financier aux pays pauvres.
« Ligne rouge »

Encore vague sur la plupart des nouvelles mesures qu’il envisage en matière migratoire, le chef du gouvernement s’est montré, sur ce point, particulièrement résolu. « Disons les choses clairement : il est logique que nous attendions des Etats que nous soutenons grâce à l’APD un haut degré de coopération dans la maîtrise de l’immigration clandestine », a-t-il déclaré le 7 octobre à l’Assemblée, évoquant la capacité « de certains Etats à maîtriser leurs frontières, à combattre les réseaux de passeurs ou encore à moderniser leur état civil ». L’aide au développement « doit être mobilisée au service de notre stratégie migratoire », a-t-il réaffirmé deux jours plus tard au Sénat. (...)

Il a toutefois, délibérément selon son entourage, évité de recourir à la notion de « conditionnalité ». Celle-ci est maniée de longue date par la droite, qui souhaite faire de l’aide au développement une contrepartie du contrôle des migrants par leurs pays de départ. (...)

Mais cette approche est contestée au sein de la majorité : rapporteur de l’aide publique au développement, le député LREM Hubert Julien-Laferrière en fait même « une ligne rouge » : « L’objet de cette aide, rappelle l’élu, n’est pas la maîtrise des flux migratoires, mais la réduction des inégalités mondiales, la lutte contre la pauvreté et la protection des biens publics ».

Pour ne pas franchir cette « ligne rouge », Matignon s’en tient, dans l’expression, à un prudent entre-deux. Assumant de lier à l’avenir aide au développement et « coopération » des pays bénéficiaires, mais excluant toute « logique punitive » vis-à-vis de ces derniers. (...)

En 2018, la France a consacré 0,43 % de son PIB, soit 10,3 milliards d’euros, à l’APD, sous la forme de dons ou de prêts à conditions préférentielles. Emmanuel Macron s’est engagé à porter ce montant à 0,55 % du PIB d’ici à 2022. Près de la moitié de cette aide est actuellement dirigée vers l’Afrique et le Moyen-Orient. La part de ces zones pourrait augmenter, l’exécutif ayant en outre annoncé son intention de « concentrer les efforts sur les régions du monde où ils se justifient le plus », et qui peuvent également correspondre aux zones de départ des migrants vers la France.
« Idée erronée »

(...)

Pour Nina Marx, chargée de mission sur les migrations internationales au CCFD-Terre solidaire, une telle orientation, « extrêmement choquante », reviendrait à « changer la nature même de l’APD, pour en faire une contrepartie à l’externalisation de nos frontières ». De plus, ajoute-t-elle, « l’idée que le développement d’un pays permettrait de limiter les flux migratoires est erronée. Les études démographiques montrent au contraire que plus un pays se développe, plus les flux sortants sont importants. Car ceux qui partent ne sont pas les plus en difficulté, mais ceux qui ont un travail, un diplôme, qui sont connectés » aux nouveaux moyens de communication.

« Il y a toujours eu des discussions sous la table entre la France et les bénéficiaires de l’APD, affirme Cécile Duflot, ancienne ministre de François Hollande, désormais à la tête de l’ONG Oxfam France. (...)

Désormais, le marché semble formulé de manière explicite et brutale : on donne de l’argent et vous gardez vos populations. C’est d’autant plus regrettable qu’Emmanuel Macron pouvait passer comme assez allant sur l’APD. Avec ces déclarations, on est tous le bec dans l’eau. »