Dans son nouvel essai, L’Identité, c’est la guerre, l’historien Roger Martelli intime à la gauche de ne pas s’adapter à l’obsession de l’identité, et l’appelle à se ressaisir de l’idéal égalitaire. Entretien.
“Le désir d’égalité, succédant au désir de liberté, fut la grande passion des temps modernes. Celle des temps postmodernes sera le désir d’identité”, écrivait Alain de Benoist, tête de file de la “Nouvelle droite”, en 1977 dans Vu de droite. Presque quarante ans plus tard, force est de constater que la question identitaire s’est imposée dans les discours politiques, supplantant même la question sociale.
Dans son nouvel essai, L’Identité, c’est la guerre, l’historien et codirecteur de la revue Regards Roger Martelli s’inquiète de cette nouvelle donne idéologique, et en particulier du fait que la gauche soit tentée de se saisir de cette question. (...)
L’identité est un des socles de l’expansion du Front national. La base sociale de ce parti repose sur le ressentiment, cette idée qu’“on n’est plus chez soi”. Cela nourrit la peur de l’autre et le fantasme de la clôture à la base du nationalisme que porte la droite extrême. Des théorisations qui se veulent savantes, comme celles de Finkielkraut, font le lien entre ce qui est ressenti par les catégories populaires déstabilisées et le vote FN.
Pourquoi la gauche est-elle tombée dans ce piège selon vous ?
Dans la perspective de l’élection présidentielle de 2012, le think tank proche du PS Terra Nova a publié un rapport selon lequel les représentations identitaires étaient désormais plus déterminantes que le clivage de classes. Le clivage se situerait désormais entre les partisans d’une société ouverte et les partisans d’une société fermée. La société ouverte assume la mondialisation et ses contraintes, tandis que la société fermée refuse la mondialisation et se replie sur elle-même. Pour Terra Nova, la reconstruction de la gauche ne devait donc pas se faire sur la base de l’unification des catégories populaires, car elles sont coupées en deux, mais sur le rassemblement des catégories ouvertes contre les fermées. Or l’ouverture se fait sous hégémonie des couches supérieures de la société.
Face à cela, un autre courant socialiste, la Gauche populaire, a refusé l’analyse de Terra Nova. Pour ses animateurs, il faut prendre en considération “l’insécurité culturelle” des populations qui subissent les effets de la mondialisation. (...)
Dans la foulée, le géographe Christophe Guilluy a publié un livre mettant en évidence un clivage entre la France métropolitaine et la France périphérique. (...)
Les catégories populaires se sont unifiées tendanciellement au XIXe siècle autour du mouvement ouvrier et autour de la conquête des statuts. Le monde ouvrier a vu reculer la misère et a accédé à la reconnaissance par le droit social et par la culture de Front populaire-Libération, qui remet au centre la dignité du travail et du peuple.
Depuis plus de trente ans, c’est le mouvement inverse qui se produit : recul de l’Etat providence, dérégulation, financiarisation… Les catégories populaires se retrouvent donc dans une situation d’instabilité avec risque de déclassement social, et en cherchent naturellement la cause. Or la mondialisation capitaliste et la financiarisation massive ne se voient pas. La seule chose que l’on voit c’est les mouvements migratoires.
On polarise donc sur ça en faisant une erreur d’observation fantastique, car dans le cadre de la mondialisation, ce qui pèse sur le coût du travail – si on considère que c’est une marchandise comme une autre – c’est l’existence des masses de travailleurs sans droits à salaires faibles des pays émergents, et pas ceux qui viennent chez nous. Au contraire : la migration a tendance à tirer vers le haut la demande de dignité et de statut dans ces pays-là. Si ils restent enfermés dans leur cadre, ça casse la valeur du travail.
Les catégories populaires dont l’avenir est bouché se trouvent aisément une cause : le travailleur immigré. Le mouvement ouvrier est en perte de vitesse pour des raisons à la fois sociologiques et idéologiques. L’échec des grandes tentatives de transformation sociales du XXe siècle pèse aussi sur les représentations du possible. (...)
La mondialisation est profondément vérolée par son caractère capitaliste, et en même temps elle s’inscrit dans une évolution de long terme : la montée des interdépendances à l’échelle planétaire. L’enjeu écologique en est une illustration. Je pense que ces interdépendances ne sont pas seulement des contraintes, mais peuvent aussi constituer des facteurs propulsifs. Il faut les assumer. (...)
Sur la base de l’identité, gauche et droite éclatent. Il ne faut pas chercher à s’adapter à l’obsession de l’identité, mais chercher à s’en sortir. Faute de le faire, la gauche risque de perdre son âme. Si on ne veut pas se laisser enfermer dans cette dérive mortifère, il n’y a pas d’autre solution que de reprendre le drapeau de l’égalité. (...)