. C’est à Bagnolet, à l’est de la capitale, que Fatima Ouassak, lilloise d’enfance, vit et s’engage. Le Front de Mères, dont elle est la cofondatrice, s’avance comme le premier syndicat de parents d’élèves des quartiers populaires ; le Réseau Classe/Genre/Race, qu’elle préside, lutte contre les discriminations subies par les femmes issues de l’immigration post-coloniale. (...)
Mon optimisme ne renvoie pas tant à la gauche anticapitaliste qu’à cette nouvelle génération de militants qui émerge, notamment dans les quartiers populaires. Elle propose une analyse politique du système et des modalités de luttes, et incarne l’espoir. Je pense au Comité Adama et à tous les collectifs de terrain, moins connus, qui réalisent un travail de fourmi dans l’urgence du quotidien. (...)
On l’a vu récemment avec les gilets jaunes : les espoirs et les perspectives ne sont plus les mêmes, depuis. Même si nous étions déjà dans une dynamique d’ouverture, ils nous ont permis de nous ouvrir davantage encore, d’élargir le spectre de nos questions — raciales et impérialistes, pour l’essentiel —, de toucher à la question sociale d’une manière encore plus large. Mais à Bagnolet, dans le 93, et plus largement dans les quartiers, notre gros problème reste la gauche… (...)
Toutes les luttes auxquelles j’ai participé se sont faites en rupture avec la gauche — de la plus radicale au PS. Car la gauche ne prenait pas en charge nos problématiques, ou bien les sabotait, les diabolisait. Ce « nous » s’est donc construit en réaction, mais pas seulement. Car il y a du génie politique dans les quartiers — je dis ça sans la jouer « 9–3 ter-ter » ! (rires) Notre condition et notre situation de descendants de l’immigration post-coloniale nous obligent, comme le dit le sociologue Saïd Bouamama, à « bricoler ». Ça n’obéit pas à des catégories universitaires et théoriques bien découpées, à la hache, mais ça n’en reste pas moins très subtil, essentiel. (...)
les gilets jaunes nous ont changés. Ils représentent une France que nous ne connaissions pas et qui, pour être franche, nous faisait peur : celle des campagnes blanches qui regardent BFM. Mais de voir que cette population n’est pas descendue dans la rue contre les femmes voilées, les Noirs, les Arabes ou les migrants, de voir que tous ces gens issus des classes populaires se sont mobilisés autour d’enjeux qui résonnent avec les nôtres — la dignité, l’égalité, la justice sociale —, ça a bousculé notre regard. Et donc nos façons de militer. On a de nombreux points communs. On peut même s’inspirer de certaines actions radicales des gilets jaunes. (...)
La gauche peut encore avoir tendance à faire l’impasse sur le racisme structurel ; c’est pourtant notre urgence. (...)
chaque fois que je croise des gilets jaunes, on discute, on s’écoute : il y a beaucoup moins de tensions qu’avec bien d’autres espaces, d’ailleurs très militants. Sans doute parce que les banlieues et les gilets jaunes partagent des questions qui ne sont pas théoriques, mais bien de vie ou de mort. (...)
les militants arrivent, trop souvent et trop vite, avec leurs gros sabots et leurs concepts — inaccessibles, en prime. Ils passent leur temps à vouloir faire rentrer les urgences concrètes dans leur cadre idéologique. La conscientisation se fait d’abord par l’expérience. Lire, comme première approche, créé souvent une distance. Certains parlent du racisme comme s’il s’agissait de physique quantique (...)
de façon plus personnelle, je suis incapable de m’engager contre des oppressions que je ne vis pas. Je politise ce que connais, ce que j’affronte. (...)
Travaillons dans l’ordre : partir des oppressions vécues ; chercher des outils pour élaborer une stratégie, les combiner et les bricoler dans le but de gagner. Le marxisme, le féminisme ou l’antiracisme, en tant que tels, je m’en fiche s’ils ne nous permettent pas d’obtenir des victoires pour plus de justice dans la vie de tous les jours. (...)
La question écologique est à part : c’est un enjeu de survie, de civilisation. En plus, c’est un outil qui n’est pas abîmé ni discrédité dans les banlieues — contrairement au communisme, à cause des élus du PC qui les ont longtemps dirigées. Mais croire que l’écologie réglera tous les problèmes, non. Dire que, puisque nous risquons de tous y passer de la même façon, nous allons abolir comme par magie l’ensemble des hiérarchies pour n’être plus que des humains égaux, ça, je n’y crois pas du tout. Même la veille du fameux jour de la fin du monde, le monde sera toujours autant hiérarchisé racialement si on noie la lutte antiraciste dans la lutte écologiste ! (...)
On est condamnés à penser l’écologie en même temps que l’antiracisme et le féminisme. (...)
partir, là encore, de là où on est. On ne vit pas dans les pays du Sud, on vit dans le Sud du Nord. (...)
je tâche toujours d’ajuster mon discours sur ce qu’il est possible de faire localement. Si mon propos effraie les concernés, je ne peux pas continuer. (...)
Du fait de l’idée que les femmes ne doivent pas être réduites à leur rôle de mères. La maternité n’est généralement pas pensée par le féminisme : on se retrouve sans outils. Pour ma première grossesse, j’avais fait savoir à l’hôpital public que je ne voulais pas de certaines pratiques obstétricales et on n’a pas respecté ma volonté. En plus, à cause de ça, j’ai eu de très fortes douleurs pendant plusieurs semaines et on m’a donné un placebo : la femme arabe qui exagère… Pour mon second enfant, j’ai accouché ailleurs, dans une maternité plutôt bobo : rien à voir ! Je n’ai pas été considérée de la même manière. Je ne vous parle même pas de la manière dont les femmes rroms étaient traitées dans le premier établissement — c’était répugnant. J’ai donc commencé à réfléchir à la mère comme sujet politique féministe à partir de ces expériences. Ce féminisme majoritaire défiant à l’endroit de la maternité est très occidental. Aminata Traoré, que j’avais invitée en 2018 pour une journée consacrée au 8 mars, pose la question en sens inverse : arrêtons de nous réduire à notre statut de femmes, nous sommes aussi des mères ! (...)
On ne fait pas de la couture ni du couscous. Front de Mères est une organisation politique où les femmes prennent le micro et le pouvoir. Les mères y sont sujets politiques, et révolutionnaires ! (...)
Aller chuchoter à l’oreille des privilégiés, sans doute faut-il le faire ; certainement, même. Mais il faut savoir ce que ça peut coûter psychologiquement, et je n’ai, pour ma part, pas le temps pour ça — surtout que, du côtés des opprimés, beaucoup n’arrivent pas à reconnaître leur statut de victimes. Je crois davantage au rapport de force politique. (...)
Les mères voilées ne supplient pas l’État pour participer aux sorties scolaires : elles ne l’ont pas attendu pour faire découvrir le monde à leurs enfants. Une membre de Front de Mères qui porte le foulard a littéralement vomi en découvrant cet amendement, et s’est rendue à l’école avec une boule au ventre. À chaque fois qu’on parle du voile, on oublie combien les femmes voilées se retrouvent mal à l’aise dans leur environnement, regardées, épiées, combien leurs enfants sont humiliés en voyant leurs mères l’être. Pour des raisons idéologiques, l’Éducation nationale assume de détruire des enfants. Certains gosses ont développé des phobies scolaires suite à la circulaire Châtel6, en 2012. Je suis convaincue que dans 50 ans, on lira ce qu’on a fait subir aux femmes voilées, en France, comme l’expression la plus nette de la montée du fascisme. L’État veut vraiment la guerre… (...)
Je ne suis pas une gauchiste. Je ne suis pas sur un positionnement de l’autonomie toute en pureté. Quand tu sais la difficulté que c’est, dans ta propre ville, d’obtenir ne serait-ce qu’une salle car le pouvoir institutionnel t’est hostile, tu ne peux pas ignorer le pouvoir. J’ai vu de quelle manière les politiques racistes s’abattent à l’échelle d’une ville. Donc on doit prendre le pouvoir — d’abord à l’échelle des municipales, des législatives. On ne peut pas se contenter de réagir, de dénoncer ; on doit se donner les moyens de gérer. Le pouvoir n’est pas négatif en tant que tel : c’est une vraie divergence que j’ai au sein de la gauche radicale. (...)