Des boîtiers GPS espions sous des voitures, des caméras de surveillance dissimulées devant des lieux de réunion : les activistes des réseaux Bassines non merci et des Soulèvements de la Terre sont confrontés à une offensive d’espionnage inédite.
Cette espionnite n’a pas encore de nom. Seulement des cibles. Le 20 mars dernier, à Poitiers, Virgile* et Justine*, qui approvisionnent les cantines du mouvement contre les mégabassines, dont celle de Sainte-Soline (Deux-Sèvres), ont découvert des balises GPS fixées sous leurs voitures respectives. En février, une caméra est détectée dans une camionnette, positionnée devant l’entrée d’un local de réunion. En janvier, Julien Le Guet, animateur de Bassines non merci, a trouvé lui aussi un boîtier GPS sous son camion. En mars précédent, c’était une caméra qui avait été placée devant le domicile de son père. En octobre, deux autres caméras avaient été identifiées sur des poteaux électriques, à Dijon, devant des lieux de réunion (les Tanneries et les Lentillères).
Sur ce matériel, aucun indice. Et surtout pas l’adresse du ministère de l’intérieur. Mais personne ne doute qu’il provient d’un service de l’État. Le ministre Gérald Darmanin, qui a proclamé récemment que « plus aucune ZAD ne s’installera dans notre pays », comptait sur « la cellule Demeter », une force interservices pilotée par la gendarmerie et visant notamment à protéger « le milieu agricole » des « actions à caractère idéologique ». Saisi par les associations Pollinis, Générations futures et L214, le tribunal administratif a jugé en février 2022 que les actions politiques ne pouvaient pas entrer dans le périmètre d’intervention de la gendarmerie, l’activité de la cellule en tant que telle est pour l’instant gelée, mais le ministre a fait appel.
Contactés, ni le ministère de l’intérieur ni la gendarmerie n’ont commenté la mise au jour de ces dispositifs de surveillance.
« Il y a eu une intrusion dans nos vies personnelles. Chaque déplacement de ma vie personnelle a été surveillé. » Justine, cantinière du mouvement, qui a découvert un traceur GPS sous sa voiture (...)
Questionné par Mediapart, le procureur de Niort, Julien Wattebled, a indiqué qu’il n’a « pas connaissance de [ces] éléments ».
« Sans sombrer dans la paranoïa, on peut craindre que ces deux derniers dispositifs [retrouvés à Poitiers – ndlr] ne soient pas les seuls outils de surveillance développés à notre encontre, réagit Benoît Feuillu, des Soulèvements de la Terre. Cela montre la débauche de moyens mis en œuvre par ce gouvernement au service de ceux qui assèchent les cours d’eau et bétonnent les terres. » Pour le porte-parole, « la connaissance de l’existence de ces dispositifs doit inviter toute personne qui veut combattre le ravage environnemental à étudier comment se protéger de ces intrusions dans son intimité et à œuvrer contre le traçage permanent de sa vie privée ».
Dans cette optique, Virgile et Justine avaient prévu de révéler vendredi 2 juin la découverte des GPS lors d’un meeting suivi d’une marche au flambeau à Poitiers. Le préfet de la Vienne Jean-Marie Girier a interdit ce rassemblement au motif de prévenir des troubles à l’ordre public. L’événement est néanmoins maintenu par les collectifs organisateurs qui se font le plaisir de tacler la puissance publique dans leur communiqué : « Merci au préfet Girier pour cette publicité inespérée ! » (...)
Placé en garde à vue, en mars dernier, pour son rôle dans les manifestations du 2 octobre et des 29 et 30 octobre 2022, Julien Le Guet est renvoyé au tribunal le 8 septembre prochain, mais aucun élément relatif à ces surveillances n’a été mentionné lors de l’enquête.
Le ministère de l’intérieur n’a pas relâché son attention le concernant. Selon un rapport de la Sous-direction de l’anticipation opérationnelle (SDAO), le service de renseignement de la gendarmerie – partie prenante de la cellule Demeter – était en mesure de localiser Julien Le Guet lors des préparatifs du rassemblement de Sainte-Soline. Il relevait que ce dernier était « présent à Lusignan » lors de l’arrivée du convoi de tracteurs. « Il a également été identifié dans le secteur à bord d’un véhicule en compagnie de N., leader des SLT », notait la SDAO.
Des surveillances contestées
La légalité de ces surveillances est censée être vérifiée soit par un juge des libertés et de la détention (JLD) – lorsqu’elles interviennent dans le cadre d’une procédure pénale –, soit par la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement (CNCTR), une autorité indépendante, lorsqu’elles sont effectuées par des services de renseignement (DGSI, DGSE, Renseignement territorial). Dans ce deuxième cas de figure, ces surveillances, dites administratives, sont soumises à l’accord des services du premier ministre, après contrôle par la CNCTR.
Selon les informations de La Lettre A, « un bras de fer » oppose précisément depuis plusieurs mois Gérald Darmanin et la première ministre Élisabeth Borne, au sujet de demandes de surveillance visant des « écologistes » dits « radicaux ». Matignon aurait en effet rejeté certaines demandes transmises par le ministère de l’intérieur après l’avis négatif de la CNCTR, les jugeant insuffisamment fondées. « L’opposition entre les deux institutions est surtout vive pour les demandes de sonorisation d’un lieu privé, de captation d’images ou d’aspiration des données d’un appareil électronique », relève la lettre d’information.
« La proportion de personnes surveillées en France au titre de “la prévention des violences collectives”, qui intègre les activistes écologistes, aurait presque doublé, passant de 2 100 individus en 2018 à plus de 3 500 aujourd’hui », a précisé La Lettre A.
La surveillance du mouvement écologiste par l’appareil d’État a été aussi mise en évidence par la fuite d’une note du Renseignement territorial, intitulée « Les Soulèvements de la Terre, vecteur de radicalité des luttes écologistes », dont la teneur a été révélée par Le Parisien, et que le site Lundi matin a publiée in extenso. Y figurent notamment les identités d’un certain nombre de personnes qui ne sont pas des porte-parole et ne sont pas apparues publiquement. (...)