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« Face aux industries fossiles, nous avons le mouvement, les corps, l’action, les esprits »
Article mis en ligne le 9 novembre 2015

Bill McKibben est à l’origine de 350.org. Né il y a quelques années, ce mouvement a remporté la bataille contre l’oléoduc Keystone XL, aux Etats-Unis, et lancé la campagne de désinvestissement des industries fossiles. A trois semaines de la COP 21, interview exclusive en France d’un des leaders du mouvement climatique mondial.

Reporterre - Quelle est l’histoire de 350.org et pourquoi ce nom ?

Bill McKibben - Je suis un écrivain. Les écrivains écrivent beaucoup de choses mais leurs écrits ne changent pas grand-chose. Je me suis rendu compte que nous perdions la bataille et écrire un nouveau livre n’allait pas changer la donne. J’ai alors recherché d’autres moyens d’agir. Avec sept étudiants de l’État du Vermont, nous avons trouvé l’idée de 350.org, avec laquelle nous allions organiser le monde entier. C’est un chiffre important, 350, peut-être le plus important du monde.

Que signifie-t-il ?

James Hansen, le climatologue de la Nasa, venait de dire que le chiffre de concentration de 350 parties par million de CO2 dans l’atmosphère est la limite pour vivre en sécurité. Ce niveau est déjà dépassé, d’où les dégâts que nous commençons à observer. On a aussi décidé que, si on voulait s’organiser mondialement, on ferait mieux d’avoir un nombre plutôt qu’un nom : les nombres signifient la même chose partout, à Paris comme à Lima ou à Djakarta. Nous avons commencé en 2008 et, dès 2009, nous avons organisé notre première Journée d’action, coordonnant 5.200 manifestations dans 121 pays. Cela ne s’est pas fait parce que nous serions des très bons organisateurs, mais parce que beaucoup de gens sur la planète veulent agir contre le changement climatique. Ce problème est si énorme, et chacun d’entre nous si petit, qu’il est facile de se sentir impuissant. Notre but était de pouvoir commencer à compter. On l’a fait par la diffusion géographique de notre mouvement. Et depuis, nous avons grandi, si bien que l’on peut mener des actions d’ampleur dans un endroit précis, comme réunir 400.000 personnes pour une marche à New York en septembre 2014 - et espérons-le, davantage à Paris en novembre.

Mais le changement climatique va si vite qu’en rester à une démarche éducative n’est pas suffisant. On s’est aussi tourné vers la confrontation, en tâchant d’empêcher la construction de l’oléoduc Keystone XL, qui a été la première grande bataille autour d’une infrastructure de combustible fossile. Depuis, cela se répand partout, et une campagne internationale se déploie contre le charbon.

Vous cherchez un mouvement de masse ?

Le plus gros problème est l’industrie des combustibles fossiles, dont le pouvoir s’enracine dans l’argent. Comme nous n’aurons jamais beaucoup d’argent face à eux, il vaut mieux avoir une autre « monnaie » : le mouvement, les corps, l’action, les esprits, la créativité. (...)

Avec mon amie Naomi Klein, on s’est dit qu’il fallait lancer un mouvement de désinvestissement dans les compagnies fossiles de la même façon qu’il y avait eu un boycott des compagnies qui investissaient dans l’Afrique du Sud de l’apartheid. Ainsi, à l’automne 2012, on a commencé aux États-Unis, l’année suivante en Australie, puis au Royaume-Uni, et c’est en train de devenir un mouvement dans le reste de l’Europe. On a commencé aux États-Unis parce que c’était l’endroit le plus facile où commencer : c’est là où nous sommes et c’est là que se trouvent les plus grosses masses d’argent. Et les universités ont été la première cible notamment parce que la campagne contre l’apartheid s’était déroulée en leur sein. En revanche, nous n’avions pas anticipé que le mouvement se répandrait si vite. (...)

Il y a vingt ans, les scientifiques ont montré l’importance de préserver la forêt amazonienne. Qui aurait pensé alors que le Brésil le ferait ? Eh bien, ils ont fait un bon travail pour freiner la déforestation, alors même que c’est un pays très pauvre. En fait, je m’inquiète moins des pays pauvres que des pays riches ! Il est plus difficile d’empêcher le Canada d’exploiter ses sables bitumineux que d’empêcher le Brésil de couper sa forêt. (...)

Il est clair que la première chose que nous devons faire est de réduire la consommation : isoler tout ce qu’on peut, rapidement, est la chose la moins coûteuse à faire. Si l’on est vraiment efficace dans l’utilisation de l’énergie, et qu’on cherche sérieusement à l’économiser, alors oui, les énergies renouvelables pourront satisfaire les besoins. Mais il n’y a pas de solution si tout le monde gaspille l’énergie de la même façon que les États-Unis. (...)

Si vous mettez une ampoule économe, vous avez le même service qu’avec une ampoule à incandescence, qui consomme dix fois plus ; si vous avez une voiture hybride, vous conduisez toujours, mais vous consommez beaucoup moins. Il est important de faire les changements dans la continuité de ce que les gens vivent. Manger autrement et changer la chaine de nourriture, est aussi une chose à évidente à entreprendre. Mais les problèmes de base sont structurels et systémiques. Les compagnies de l’énergie fossile empêchent des changements indispensables de se produire. Alors, s’il est important de changer sa maison – la mienne est recouverte de panneaux solaires -, il est au moins aussi important de sortir et de se joindre aux voisins pour s’organiser. Au fond, c’est un problème politique. (...)

Qu’attendez-vous de la COP 21 ?

Ce ne sera pas totalement désespérant, comme le fut Copenhague en 2009, parce que les dirigeants ne peuvent pas recommencer. Il y a tellement de mouvements à travers le monde qu’aucun leader ne veut avoir à rentrer chez lui en disant : « On a raté, désolé. » Mais je ne pense pas que le résultat sera à la mesure de ce vers quoi nous devons aller. Ce ne sera pas le mot final.

Voulez-vous dire que ce serait le début de quelque chose ?

À 350.org, on ne parle pas de « la route vers Paris » mais de « la route qui passe par Paris ». On prépare une grande manifestation, en avril 2016, pour signifier cela. Paris nous montrera où sont les limites et ce que les gouvernements peuvent faire pour l’instant, et combien il nous reste à faire (...)

L’espoir est que l’on progresse si rapidement sur les énergies renouvelables que cela ne sera plus rentable d’investir dans de nouvelles explorations pétrolières. Mais le problème est que ceci doit se passer très vite. Le problème climatique a ceci de différent des autres problèmes qu’il comprend une limite temporelle : si on ne le résout pas à temps, on perd toute possibilité de le faire.