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Mediapart
Eva Ottavy : « La route des Canaries se réactive parce que d’autres ont été fermées »
Article mis en ligne le 2 novembre 2020

Alors que 140 migrants y ont perdu la vie la semaine dernière, Eva Ottavy, responsable nationale des Solidarités internationales à la Cimade, explique comment et pourquoi la route migratoire passant du Sénégal par les Canaries semble s’être réactivée. Entretien.

Le drame survenu une semaine plus tôt au large des côtes sénégalaises a fait 140 morts. A-t-on davantage d’éléments sur les circonstances de ce naufrage ?

Eva Ottavy : Il semble que ce soit le naufrage le plus meurtrier de l’année, en tout cas parmi ceux qui sont documentés, car il y a malheureusement un certain nombre de naufrages dont on n’a absolument pas l’information. Le drame serait survenu le 23 ou le 24 octobre, la date reste à déterminer. Les explications divergent un peu. Il semblerait que l’embarcation ait pris feu à la suite d’une explosion sur le bateau. Le sauvetage a été opéré par les autorités sénégalaises et espagnoles, mais il semblerait toutefois que des pêcheurs soient aussi intervenus pour venir en aide aux naufragés. Parmi les 200 personnes à bord, on compte 60 rescapés. 140 sont portées disparues et nous n’arrivons pas pour l’heure à savoir si une partie des corps sont réapparus, sans qu’on ne puisse les identifier. Cinq personnes auraient été arrêtées car considérées comme des personnes ayant facilité le passage. Il faut rappeler que les passeurs peuvent parfois faire partie eux-mêmes des personnes qui veulent faire la traversée et sont alors désignés pour guider le bateau. Mais sur ce dernier point, je présume qu’il y aura une enquête.

Cette route via les Canaries est-elle particulièrement dangereuse ?

Il y a plus de 1 000 kilomètres entre les côtes sénégalaises et les Canaries, notamment lorsque l’on part de Mbour. Le plus souvent, les personnes partent depuis le sud du Sahara occidental, car c’est la côte la plus proche. Cette route est extrêmement dangereuse. (...)

En octobre, plus de 1 000 personnes sont arrivées en 48 heures à bord d’un cayuco – une longue pirogue. Sur les quatre dernières années, les mois de septembre et d’octobre semblent être privilégiés pour les départs. Les statistiques montrent une légère augmentation des arrivées sur ces mois-là, peut-être aussi parce que les conditions météorologiques le permettent. Mais cette augmentation reste relative lorsque l’on regarde les chiffres de plus près. En 2018, 58 000 personnes sont arrivées sur le sol espagnol. Nous étions à 26 000 arrivées en Espagne l’année suivante et nous sommes pour le moment à 25 000 arrivées en 2020, îles Canaries incluses. Il y a peut-être une précipitation, mais il n’y aura pas un doublement d’ici la fin de l’année : il faudra considérer les chiffres annuels et suivre l’évolution sur les derniers mois de l’année 2020. (...)

La mise en place de systèmes de contrôles, pour les frontières terre et mer, fait qu’il y a une adaptation de la part des personnes qui tentent le passage. Celles-ci vont essayer de contourner ces contrôles, choisir des routes beaucoup plus compliquées à passer, et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’elles ont besoin d’un intermédiaire – des personnes qui facilitent le passage – et qu’elles se mettent en danger dans ce cadre. La route se réactive aussi car la situation en Libye est devenue compliquée. L’impossibilité de faire débarquer les bateaux de sauvetage côté européen, le blocage de ces mêmes bateaux ensuite notamment par les autorités italiennes [comme l’Ocean Viking ou le Sea-Watch 4 – ndlr], l’enfermement systématique et la situation chaotique généralisée en Libye font que la route des Canaries a commencé à être réutilisée ces derniers mois. La crise sanitaire de la Covid-19 réduit par ailleurs les opportunités économiques pour les jeunes qui ont très peu de possibilités de travailler sur le continent africain. Cela peut pousser une partie des personnes qui n’avaient pas forcément pensé à un projet européen à prendre la mer. (...)

Dans l’absolu, les voies d’accès légales existent puisqu’à l’échelle internationale, les gens devraient pouvoir accéder à des visas. Ce n’est pas le cas dans les faits. Étant dans l’incapacité d’y accéder, les personnes décident de partir via des voies dangereuses et c’est comme cela qu’on en arrive à ces drames. Un pays comme la France délivre des visas, la tendance est d’ailleurs à la hausse. Toutefois, on constate que le visa peut être aussi un nouveau moyen de filtrage, une sorte de système de contrôle visant à ne délivrer qu’à des personnes avec un profil en particulier, comme les diplômés, les étudiants et les touristes. Ce conditionnement empêche un certain nombre de personnes d’accéder à des visas pour rejoindre l’Europe, même s’il faut rappeler que toutes les personnes en migration ne se projettent pas forcément sur le continent européen. Nous pourrions faciliter encore davantage la délivrance des visas en baissant les conditions d’accès et en estimant que tout un chacun pourrait prendre l’avion, comme nous pouvons le faire en tant que citoyens français, par exemple. Il y a tout un panel de réflexion à avoir autour de l’égalité des droits, de la liberté de circulation et de séjour. En laissant les gens être mobiles à l’échelle de la planète, ils se sentiraient moins bloqués (...)

Faut-il repenser notre politique migratoire à moyen et long terme pour mieux accueillir ?

On a du mal à réfléchir les choses autrement, et ce depuis plus de 15 ans. S’il doit y avoir une politique migratoire européenne, il faudrait qu’elle soit basée sur l’égalité des droits, l’accueil et l’accès au territoire européen. Mais les pays européens ne sont pas très enclins à accueillir les personnes étrangères exilées de nos jours. Il faut avoir une vision à long terme et non à court terme, comme c’est le cas depuis une quinzaine d’années à l’échelle européenne.

L’attentat de Nice, perpétré par un jeune de nationalité tunisienne arrivé sur le sol européen par l’île italienne de Lampedusa, pourrait-il avoir des conséquences sur notre politique migratoire et le renforcement des contrôles aux frontières ?

Les contrôles aux frontières françaises existent et ils risquent d’être renforcés à la suite de l’attentat de Nice. Le président de la République a annoncé que l’opération Sentinelle allait être renforcée. Les contrôles sont déjà très forts à la frontière franco-italienne, où ils ont été remis en place sous couvert de lutte contre le terrorisme mais servent surtout à faire du contrôle migratoire. On espère que les femmes et les hommes politiques ne feront pas l’amalgame, même si ce que l’on entend depuis jeudi n’est pas très positif. À la Cimade, on continue de croire que les Français ne mélangeront pas tout, ne feront pas la confusion entre une personne qui a commis un acte de terrorisme et l’ensemble des autres personnes exilées qui veulent accéder au territoire européen dans l’espoir d’une vie meilleure.