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Marie-Claude Saliceti
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Ou la vie sauvage
Étrangers et intellectuels : les deux cibles de l’extrême-droite
Article mis en ligne le 3 mai 2017

Constitution d’un corps national ou racial opposé à celui de l’étranger et se définissant par son opposition à lui, le fascisme est aussi, et peut-être surtout, le nom d’une politique contre la pensée, d’un discours érigeant la haine de la culture (de la critique, des livres, de la solitude de l’étude comme de la vie sociale, des discussions du dimanche, au marché, dans les quartiers où les gens parlent, de la parole elle-même, de la discussion libre) en principe d’organisation politique.

Le fascisme contemporain tend ainsi, quels que soient les pays où il prend racine, à réduire la figure des possédants à ceux qui détiennent un capital symbolique. Par l’effet d’un glissement aussi pervers qu’efficace, le possédant devient celui qui possède des livres, des mots, un savoir : celui qui a le temps et le loisir d’exercer sa pensée, de réfléchir, d’avoir une vie sociale et une vie politique nourrie du commerce et de la pensée des autres. Sous cet angle, l’extrême-droite peut apparaître comme la conjugaison de deux haines, de deux cibles proposées à la vindicte du plus grand nombre en guise de discours unificateur : la haine des intellectuels et la haine des étrangers, de ceux que l’on présente comme ne faisant pas partie du peuple, comme détachés du corps social — un corps préalablement identifié à la Nation, ou à la Race.

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Le fascisme a toujours deux cibles : les étrangers ou supposés tels (Juifs des années 30, Kurdes de la Turquie d’aujourd’hui) et les détenteurs de capital culturel [1]. Si elle ne s’explicite jamais ou rarement dans cette dimension duale, l’offensive porte toujours simultanément sur deux fronts en ciblant l’alliance réelle ou supposée entre les uns et les autres (intellectuels de gauche « soutenant en France les clandestins (mais indifférents au peuple) », universitaires turcs « soutenant le PKK ») et en promouvant à rebours une autre alliance (antinomique) entre classe populaire nationale (ne possédant rien ou craignant de tout perdre) et propriétaires de moyens de production à grande échelle (oligarques russes, turcs, américains, etc.). Quelles que soient la bannière et l’idéologie brandies [2], ces deux attaques se nourrissent l’une l’autre. (...)

Les thèmes de la chasse à l’étranger et de la haine des intellectuels fonctionnent, aux États-Unis, en Turquie, en Russie comme dans la rhétorique du Front National selon un système de vases communicants. (...)

Le moment fasciste est celui où le système capitaliste désigne, pour se sauver, les étrangers et les intellectuels à la fureur du peuple.

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Cette stratégie s’appuie sur la division méthodiquement construite [5] d’un « peuple » divisé entre nationaux et non-nationaux, Français et étrangers, Turcs et non-Turcs, ouvriers blancs et ouvriers arabes, africains ou chinois [6]. C’est par cette division même que l’extrême-droite fait apparaître son peuple et enclenche une dynamique politique ; les succès électoraux de l’AKP, du Front National ou de Donald Trump en témoignent. La condition préalable de cette stratégie consiste à diviser le peuple selon des critères nationaux, religieux ou raciaux, à en construire une autre image en gommant le commun (conditions partagées de travail, de logement, de transports, d’accès aux soins, d’équipements urbains, etc.) au nom de différences nationales, culturelles, religieuses voire (pour les formations se réclamant explicitement du nazisme) d’une inégalité biologique fantasmée.

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À l’alliance du peuple étranger et des intellectuels de gauche, le fascisme répond par l’alliance du peuple national et du grand capital. (...)

en dirigeant le ressentiment des « pauvres blancs » contre les « minorités », il s’agit peu ou prou, aussi, de proposer, dans le cadre de cette alliance, un nouveau principe de redistribution de nature identitaire. (...)

c’est le principe de Robin des Bois, mais tordu dans le sens de la plus grande inégalité possible. Prendre aux pauvres (étrangers) pour donner aux pauvres (nationaux), et business as usual : les miettes réparties permettront aux très riches de continuer à engranger des profits colossaux, l’objectif étant de maintenir en l’état le système d’extraction de la valeur et d’accumulation de la richesse. Cette logique est commandée par un principe de redistribution marginale, la véritable richesse demeurant bien sûr, avec les moyens de production, entre les mains des oligarques. Le principe de la préférence nationale est ce principe de redistribution à la marge sur critères culturels, nationaux ou religieux.

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L’alliance que le fascisme propose à « son peuple » repose ainsi sur une forme de paternalisme implicite (...)

la singularité de Marine Le Pen serait de proposer une forme inédite, dans l’histoire des fascismes, de paternalisme au féminin.

2

L’anti-intellectualisme a progressivement innervé le débat politique français (que l’on se souvienne de la sortie étudiée de Nicolas Sarkozy contre La Princesse de Clèves) : dans ce discours, les « bobos » sont à la fois dénoncés comme des possesseurs de capital culturel et des défenseurs de « clandestins » ; l’intellectuel précaire actif dans les mouvements sociaux et présent auprès des personnes les plus exposées à la violence libérale est présenté comme un privilégié, son « hypocrisie », ses « privilèges » et son « confort » dénoncés (« prenez donc les réfugiés chez vous »). Sous la figure du travailleur précaire stigmatisé sous le terme de « bobo », il s’agit en réalité de maximaliser le ressentiment éprouvé par une très grande partie des classes populaires à l’égard de ceux (classes moyennes éduquées, intellectuels intégrés, anciens leaders de Mai 68 ayant cédé aux sirènes néo-libérales) qui, au tournant de 1983, ont effectivement trahi les classes populaires. Dans la rhétorique de l’extrême-droite, la militante intermittente ou altermondialiste, l’instituteur accueillant des réfugiés dans la vallée du Roya ne constituent qu’une version de l’intellectuel de gauche ayant abandonné les bastions ouvriers, de cet électorat socialiste salarié en partie dominé par le corps enseignant et qui aura suivi le Parti socialiste dans tous ses renoncements, souvent sous la contrainte du « front commun contre le racisme », jusqu’à la fin.

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La stratégie de l’extrême-droite consiste ainsi à procéder par falsifications et effacements sociologiques. Tout l’enjeu, pour la gauche, consiste peut-être aujourd’hui à apercevoir que cette stratégie de falsification s’appuie pour partie sur un revirement effectif d’alliance, profite d’une rupture réelle, celle que François Hollande, dès 1983, appelait de ses vœux, celle qu’Emmanuel Macron s’apprête aujourd’hui à poursuivre : l’utilisation de l’appareil social-démocrate et de sa rhétorique au profit d’une politique de casse sociale, de destruction des solidarités.

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Contre la logique de la préférence nationale fondée sur un renversement d’alliance brutal au profit du maintien du processus d’accumulation capitaliste, contre le néo-libéralisme qui en constitue la cause majeure, une gauche à la hauteur des enjeux du XXIe siècle devrait aujourd’hui s’employer à rétablir des ponts, des convergences, des points de rassemblement, à retisser des liens, à soutenir luttes et revendications communes entre groupes sociaux que la gauche de gouvernement a contribué à opposer de manière de plus en plus violente à mesure que les années passaient : voir la répression massive contre la jeunesse, les travailleurs précaires et les syndicats à l’occasion du mouvement contre la loi Travail.

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La montée en puissance de formations d’extrême-droite à travers l’Europe s’inscrit dans une période au cours de laquelle le processus d’accumulation et les structures politiques sur lesquelles il s’appuie sont menacés par une crise systémique sans précédent et par les virtualités de recompositions politiques qu’elle entraîne (...)

La meilleure défense, pour le capital européen, c’est l’attaque : l’humiliation de la gauche grecque à l’été 2015 en demeure sans doute l’exemple le plus net. Le seul moyen de prospérer dans ce contexte, pour le fascisme, est de détourner dans son intérêt la colère sociale générée par la machine néo-libérale ; il lui suffit pour cela de ramasser les débris de l’écrasement de la gauche et du mouvement des places. Le fascisme est une menace mortelle mais également un spectre, un vampire prospérant sur les décombres du mouvement ouvrier et les reniements de la gauche, un fantôme qui s’efface, comme le Nosferatu de Murnau, à la lumière du jour — lorsque le peuple s’organise en fonction de ses intérêts, lorsque les mots de « justice sociale » ne s’avèrent pas être que des promesses creuses.

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Face à la menace néo-fasciste et aux rouleau compresseur néo-libéral, un début de réponse consisterait, de la part des forces de justice sociale, à contester les alliances existantes, à en déconstruire les figures, à en proposer et en reconstruire d’autres, à répondre à la division en commençant par contester pied à pied la ligne de démarcation inscrite par l’extrême-droite au cœur des classes populaires entre nationaux et non-nationaux, à rétablir l’alliance, rompue au tournant de la rigueur, entre classes moyennes formées à l’université et monde rural, monde ouvrier, chômeurs et travailleurs précaires. L’effondrement éthique et idéologique du Parti socialiste en offre aujourd’hui l’occasion. (...)

La grille de lecture ethnique, culturelle, nationale, religieuse (obsession de la laïcité) doit être laissée à ces chiens de garde du grand capital que sont les formations fascistes et les partis de droite.

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Qu’est-ce que le fascisme ? C’est le socialisme détourné au profit du grand capital. C’est l’ethnicisation de la contestation du grand capital, à son profit. C’est l’utilisation et la manipulation, par ce grand capital, de thèmes et de revendications forgés au sein du mouvement ouvrier. C’est aussi, aujourd’hui, en France, une stratégie de conquête du pouvoir faisant jouer et utilisant à plein la rupture effective, théorisée au mitan des années 80 par le parti socialiste français, entre classes moyennes éduquées et classes populaires. Le tournant de la rigueur date en France de 1983, la première percée électorale d’ampleur du Front National de 1984. (...)

Le débat est ouvert, mais l’objectif de recomposition sociologique, politique et culturelle en question pourrait peut-être être résumé comme suit : celui d’une nouvelle politique du commun. Une politique du temps partageable, de l’échange, de la vie sociale, une politique de la pensée, du droit à la pensée, du droit de chacun à la dignité politique — une politique des formes de vie sociale permettant à chacun de vivre, d’échanger et de partager son savoir : de faire société. Une politique ne s’articulant pas sur la séparation entre intellectuels et manuels (...)

La question du peuple, d’un peuple non-national, reste posée.