
Malaise à RTE. Après le suicide d’un salarié et la garde à vue de quatre grévistes, les syndicats dénoncent un « management par la terreur » au sein du gestionnaire du réseau électrique.
Mathieu P. revenait d’un mois d’arrêt maladie. Il avait cessé le travail après une convocation au commissariat de police, au début du mois de septembre. Selon les mots de la CGT Mines-Énergie, Mathieu P. était « injustement » accusé par RTE, son employeur, d’avoir commis des « actions sur le réseau électrique » pendant qu’il était en grève [1].
Revenons quelques mois en arrière pour comprendre. Le 21 février, une quarantaine d’agents RTE ont commencé à faire grève à Nantes (Loire-Atlantique). Leur objectif : obtenir une augmentation de salaire de 5 %, pour faire face à l’inflation. « Aujourd’hui, un agent avec dix ans d’expérience gagne à peine 1 500 euros nets par mois. C’est juste pas possible », affirme Pascal Tournecuillert. « Les salariés veulent une meilleure reconnaissance de leurs métiers, qui sont très qualifiés, indique Francis Casanova, délégué syndical central pour la CGT de RTE. Ce sont tout de même eux qui assurent la maintenance et la fiabilité du réseau électrique en France. »
En outre, l’entreprise se porte bien (...)
D’après les calculs des syndicats, une augmentation de 5 % des salaires ne représenterait donc que 0,5 % des bénéfices de l’entreprise.
« On s’est fait traiter comme des bandits »
En quelques semaines, le mouvement social nantais s’est propagé dans l’ouest de la France, puis dans tout le pays. À Saumur, le site où travaillait Mathieu P., un blocage de site était organisé pour empêcher la sortie des engins de travaux. Mais ce moyen de pression n’a pas entraîné l’ouverture de négociations entre RTE et les grévistes. Au contraire. Le 22 mars, RTE a assigné Pascal Tournecuillert en référé, devant le tribunal de Saumur, l’accusant d’avoir organisé le blocage. Quelques jours plus tard, les forces de l’ordre ont expulsé les grévistes – de même qu’à Nantes et Ingré (Loiret). (...)
« Il n’y a absolument aucun dialogue social dans l’entreprise, confirme Francis Casanova. Juste une forme de management très autoritaire. » (...)
La situation a empiré le 2 juin. Ce qui était censé être une occupation de site à Angers a dégénéré. La veille, les grévistes venaient d’apprendre la convocation de plusieurs de leurs collègues de Saumur auprès de la police nationale. « Ça a été la goutte d’eau », a justifié après coup Jean-Marc Bozzani, responsable régional CGT Mines-Énergie, lors d’une conférence de presse. Des coupures de courant ont soudainement été décidées. « Ce n’était pas prévu. On a été dépassé par les événements », défend Pascal Tournecuillert. 175 000 foyers de la région d’Angers se sont retrouvés sans électricité, pendant presque deux heures. RTE a porté plainte.
Une dizaine de salariés ont été accusés d’être à l’origine de ces coupures – dont Mathieu P. Il a été auditionné librement par la police le 7 septembre. Il a ensuite été placé en arrêt maladie pendant un mois, avant de se suicider. « Notre collègue, qui était quelqu’un de discret, sensible, perfectionniste et pointilleux dans ce qu’il faisait, a sûrement eu du mal à supporter tout ça », suppose Pascal Tournecuillert. Il poursuit, très ému : « C’est un désastre. On est choqués, abasourdis. Jamais on n’aurait pu penser qu’une telle chose arriverait. » Une enquête devrait déterminer s’il y a un lien entre le suicide de Mathieu P. et ses conditions de travail à RTE. (...)
Une autre affaire récente montre, selon la CGT Mines-Énergie, la volonté de RTE de « faire taire les revendications salariales des agents ». Le 4 octobre, quatre salariés en poste au groupe maintenance réseau de Flandres-Hainaut, à Valenciennes (Nord), ont été interpellés à leur domicile par la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). « Ça a pris des proportions incroyables, maintenant les services antiterroristes viennent s’occuper des grévistes à RTE ! », s’exclame Francis Casanova. (...)
« Quand on met ces moyens-là pour enquêter sur des faits de grève sans conséquences, c’est qu’on est dans un État policier », affirme le délégué syndical. Il poursuit : « Se retrouver menotté, perquisitionné et embarqué à la DGSI, c’est hyper traumatisant. C’est un message que la direction veut faire passer à tous les salariés : voilà ce qui vous attend si vous contestez. C’est du management par la terreur. » Les quatre salariés seront jugés devant le tribunal correctionnel le 28 février. (...)
La grève à RTE a duré jusqu’au mois de juin, sans que les salariés ne réussissent à obtenir une augmentation de salaires de 5 %. Depuis, le mouvement social s’est essoufflé. « Tout ça a coûté très cher aux grévistes, financièrement et psychologiquement », souligne Francis Casanova. Mais la garde à vue des agents de Valenciennes, perçue comme une criminalisation de l’action syndicale et une atteinte au droit de grève ; ainsi que le décès de Mathieu P. incitent les salariés à reprendre la lutte, d’une façon ou d’une autre. Une journée de mobilisation sera organisée le 28 octobre, jour de la première commission de discipline des quatre agents de Valenciennes. (...)
« L’ultralibéralisme est entré dans les services publics, estime Pascal Tournecuillert. Selon moi, une entreprise de service public comme RTE devrait appartenir à l’État, et pas nourrir des actionnaires. » Surtout dans un contexte politique de crise de l’énergie. (...)