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Marie-Claude Saliceti
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En assumant vouloir “emmerder les non-vaccinés”, Macron a-t-il injurié une partie des Français ?
Article mis en ligne le 6 janvier 2022
dernière modification le 5 janvier 2022

La dernière petite phrase du chef de l’État n’en finit plus d’agiter la sphère politique. Quoi qu’on en pense sur le fond, le vocabulaire utilisé a de quoi surprendre. L’historien Bruno Fuligni, qui vient de coordonner une nouvelle édition de son “Petit Dictionnaire des injures politiques”, analyse ce propos volontairement polémique.

C’est donc lors d’une interview au Parisien, au cours de laquelle il répondait à des questions de lecteurs, qu’Emmanuel Macron a lâché la petite phrase qui aura aussitôt mis le feu à la classe politique : « Les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder. Et donc, on va continuer de le faire, jusqu’au bout. C’est ça, la stratégie », y déclare sans détour le président de la République.

Des propos si clivants qu’ils ont entraîné un énorme tollé, et une nouvelle interruption des débats sur le passe vaccinal, la nuit dernière, à l’Assemblée nationale. L’usage de propos ouvertement provocateurs n’est pas nouveau dans l’histoire politique française.

L’historien et essayiste Bruno Fuligni le sait mieux que personne, lui qui vient de coordonner une nouvelle édition du Petit Dictionnaire des injures politiques (éd. du Rocher). Il y recense nombre d’injures formulées depuis la Révolution de 1789. Selon lui, les dernières déclarations d’Emmanuel Macron ne s’inscrivent pas forcément dans le registre de l’insulte… Mais n’en traduisent pas moins une évolution profonde de la communication politique. (...)

Il ne faut pas confondre trivialité et injure. On peut insulter quelqu’un dans un très bon français. L’exemple type, c’est Clemenceau parlant de Félix Faure, au moment de son décès : « En entrant dans le néant, il a dû se sentir chez lui. » Ou plus récemment, Hubert Védrine, à propos de Ségolène Royal : « On peut certainement la conserver comme ambassadrice des Pôles, à condition de la congeler sur place. » Bref, on peut être extrêmement blessant dans un registre de langage soigné, et même littéraire. A contrario, l’emploi de mots triviaux ou de mots populaires, voire grossiers, ne relève pas forcément de l’injure – même s’il arrive bien sûr qu’une expression triviale soit blessante.

Par ailleurs, une injure, et surtout une injure politique, vise plutôt une personne précise, ou un groupe politique clairement identifié. Elle est publique, polémique, elle vise à susciter un affrontement. Et elle est réflexive, c’est-à-dire qu’elle valorise celui ou celle qui la formule, en même temps qu’elle dénigre l’adversaire. Si vous traitez quelqu’un d’imbécile, cela signifie que vous êtes plus intelligent. Si vous traitez quelqu’un de traître, cela veut dire que vous êtes loyal. On ne peut donc pas parler vraiment d’injure à propos de la petite phrase d’Emmanuel Macron, mais plus de l’emploi d’un vocabulaire trivial, et décalé de la part d’un chef de l’État. (...)

Emmanuel Macron, lui, veut surtout créer une polémique, ouvrir un débat très large avec la société. D’où son choix d’un vocabulaire étonnamment relâché. Il a la volonté évidente de parler à l’ensemble des Français, en s’en rapprochant, ce qui est une des marques de la communication politique depuis une vingtaine d’années. Les hommes politiques veulent de plus en plus ressembler à la fraction la plus populaire de leur électorat. Parfois, cela fonctionne. D’autres fois, cela sonne faux.

Les propos d’Emmanuel Macron ne visent certes pas une personne précise, mais font penser à ceux du général de Gaulle disant « Les Français sont des veaux », une assertion curieusement absente de votre dictionnaire…

C’est en effet une phrase que le général de Gaulle a prononcée plusieurs fois, elle faisait partie de ses expressions. La première occurrence connue date de 1940, à Londres, c’est-à-dire avant qu’il soit président de la République. Et surtout, il l’employait dans un cercle amical et familial, ce n’était pas du tout une déclaration publique. On a fini par la connaître par diverses fuites, et d’abord les Mémoires de son fils ; mais le fait que de sa part à lui cette phrase-là soit restée dans un cadre intime ne lui confère pas du tout la même portée que celle d’Emmanuel Macron. Par ailleurs, on pourra y trouver une tonalité plus paternaliste qu’injurieuse. (...)

Les gens les plus insultés, comme Aristide Briand, Jean Jaurès, Léon Blum ou Victor Hugo, n’insultaient pas eux-mêmes, ou très peu. De Gaulle ou Clemenceau avaient au contraire une culture pamphlétaire, ils aimaient asticoter l’adversaire et avaient le sens de la formule – des formules souvent affûtées et plutôt élégantes. (...)

Si nombreuses qu’elles aient été, les injures de De Gaulle étaient donc très loin du souhait d’emmerder une partie des Français...
Oui, et même si l’utilisation du mot « emmerder » est aussi une référence, non pas à La Fontaine mais à une célèbre phrase de Pompidou qui avait dit à ses ministres : « Il faut arrêter d’emmerder les Français » (à propos des décrets qui se multipliaient). Emmanuel Macron reprend donc un vocabulaire déjà utilisé par un ancien président de la République... Sauf que jamais Pompidou ne l’aurait employé devant des journalistes. Sa phrase était « off », prononcée au sein d’un Conseil des ministres, pas destinée à être diffusée. Cela montre que la parole présidentielle a considérablement évolué. Depuis une trentaine d’années, le président, quel qu’il soit, est très présent médiatiquement ; au début de la Ve République, les interventions présidentielles étaient des moments rares et solennels.

L’usage d’un vocabulaire trivial ne s’est-il pas particulièrement affirmé par la voix de Nicolas Sarkozy, à travers des expressions comme son « casse-toi, pauvre con », ou son « nettoyage au Kärcher » ?

Bien sûr. Il ne faut pas oublier non plus François Hollande, en 2015, qui avait traité d’imbéciles les spectateurs des 24 Heures du Mans qui l’avaient sifflé. Autant de propos impensables sous de Gaulle, Pompidou, ou même Mitterrand. (...)

De quoi est-ce finalement le signe ?
D’un changement dans la figure présidentielle et la perception qu’on en a. Le chef de l’État doit-il être une figure d’autorité presque sacrée, « jupitérienne », comme disait le souhaiter Emmanuel Macron au début de son mandat ? Ou doit-il se montrer proche du peuple en « parlant vrai » ? Il existe incontestablement une tension dans le champ politique actuel, entre deux modèles antagonistes.

Comme vous le démontrez dans votre livre, cela fait en tout cas plus de deux siècles que l’injure est un outil de la rhétorique politique…
Et paradoxalement, son usage est intimement lié à la liberté d’expression. J’ai eu beaucoup de mal à trouver des injures sous l’Occupation, par exemple. Dans des périodes où la presse est très contrôlée, les pamphlets ont du mal à circuler – ils sont clandestins et c’est beaucoup plus compliqué. Qu’on le veuille ou non, l’injure est associée au débat démocratique. La question est de savoir de quelle injure on parle. Est-elle spirituelle et élégante ? Est-elle grossière ? Glisse-t-elle vers l’appel au meurtre ou l’appel à la violence ? Cela n’a rien à voir. On peut s’insulter avec brio, comme une manière de montrer à la fois son indépendance et sa culture ; mais quand l’injure est ordurière et menaçante, elle devient inquiétante. D’ailleurs, depuis l’après-guerre, certaines tombent sous le coup de la loi. Elles peuvent conduire devant les tribunaux. (...)

L’ampleur du tollé suscité par les propos d’Emmanuel Macron vous a-t-elle surpris ?

Depuis que l’élection présidentielle a lieu au printemps, on assiste traditionnellement à une pré-campagne électorale à l’automne, une brève trêve pendant les vacances de Noël, puis au vrai démarrage de campagne dans les premiers jours de janvier. Je n’avais évidemment pas prévu la forme que pendrait la polémique, mais je ne doutais pas qu’elle arriverait très vite… Toute campagne électorale débute avec des éclats de voix. Et nous sommes à moins de cent jours du premier tour du scrutin…