La Turquie vit depuis cinq mois sous le régime de l’état d’urgence. Sous prétexte de débarrasser institutions et administrations des présumés complices de la tentative de putsch de juillet, le gouvernement Erdogan réprime toute opposition. Journaux et médias audiovisuels suspendus, journalistes et écrivains emprisonnés, députés arrêtés, associations de défense des droits humains fermées, syndicalistes limogés : la gauche turque subit de plein fouet cette immense « purge ». La société civile tente malgré tout de résister. « Un jour viendra le moment de rendre des comptes, et nous serons là », expliquent les opposants. Reportage à Istanbul et Ankara.
Depuis le 15 Juillet, et la tentative de putsch militaire contre le pouvoir en place, les décrets font force de loi. Avec la déclaration de l’état d’urgence, les décisions issues du Conseil des ministres peuvent s’affranchir de l’avis du Parlement, ouvrant la porte à l’arbitraire. Près de 375 associations ont ainsi été fermées administrativement.
« La Turquie vit l’une des périodes les plus répressives de son histoire » (...)
Après avoir frappé l’armée et la justice, les purges ont largement affecté l’enseignement. Elles ont été lancées depuis le 15 juillet au prétexte de débarrasser l’appareil d’état et l’administration des complices présumés du coup d’État. Elles visent les membres – avérés ou présumés – du mouvement conservateur Gülen, accusé d’avoir fomenté le coup d’État... Mais le gouvernement d’Erdogan ratisse beaucoup plus large, et en profite pour censurer, fermer et réprimer tous azimuts, en particulier l’opposition de gauche. (...)
Les manifestations, concerts et initiatives les plus variées se succèdent pour contester l’arbitraire et la répression politique, mais en ordre dispersé. (...)
Malgré une justice réduite à sa portion congrue, les organisations continuent, inlassablement, à recourir à toutes les procédures légales à leur disposition. « L’essentiel est d’archiver patiemment tous les faits que nous recueillons pour pouvoir les utiliser le moment venu », explique Hüseyin Boğatekin, avocat et membre de l’Association de défense des droits humains (IHD, affilié à la Fédération internationale des droits de l’Homme), basée à Ankara. (...)
la presse est désormais très largement acquise au pouvoir. Ou plutôt ce qu’il reste de la presse turque... Depuis fin juillet, près de 150 médias – journaux, chaînes de télévision, radios, revues, maisons d’édition, agences de presse... – ont été fermés. Et 140 journalistes seraient emprisonnés. Dans ces conditions, difficile de faire campagne, comme le tente le HDP, pour la levée de l’état d’urgence. Celui-ci vient d’être reconduit jusqu’en janvier.
Le gouvernement en profite pour lancer un débat constitutionnel afin d’instaurer un régime présidentiel. Grâce au soutien du parti d’extrême droite nationaliste MHP (12 % des voix aux dernières législatives), ces négociations pourraient aboutir. (...)
L’éloignement progressif de la Turquie de l’Union Européenne ne présage rien de bon pour les mois à venir. Le froid diplomatique qui règne entre Ankara et Bruxelles pourrait avoir de graves répercussions sur les échanges commerciaux : la Turquie réalise la moitié de ses exportations vers les pays de l’UE. Dans les rangs de l’opposition, on en viendrait presque à souhaiter une crise économique tant le maintien du parti au pouvoir semble essentiellement tenir à la stabilité économique du pays. (...)