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Marie-Claude Saliceti
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Le Monde
En Tunisie, le président Kaïs Saïed s’en prend de nouveau au système judiciaire en limogeant 57 juges
Article mis en ligne le 4 juin 2022

Ces révocations sont justifiées par des soupçons de corruption et d’entrave à des enquêtes. En février, le chef de l’Etat avait déjà dissous le Conseil supérieur de la magistrature.

« Nous ne pouvons pas sauver le pays sans un assainissement du système judiciaire », a déclaré M. Saïed lors d’un conseil ministériel, mercredi. Après avoir dissous, en février, pour les mêmes raisons, le Conseil supérieur de la magistrature (CSM), une instance censée veiller au bon fonctionnement de la justice et au respect de son indépendance, le président s’était octroyé le pouvoir de révoquer les juges par le biais d’un décret-loi. La décision avait suscité un tollé au sein d’une partie de la magistrature qui avait manifesté pour préserver son indépendance. (...)

Ces limogeages interviennent au moment où se tiennent des procès très politiques liés aux assassinats, en 2013, de deux leaders de la gauche, Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi. Mercredi, sans y faire explicitement allusion, M. Saïed a manifesté son impatience face « au retard » et aux « ajournements prémédités » de la justice sur certains dossiers. Mardi 31 mai, le procès de l’assassinat de Mohamed Brahmi a, par exemple, été reporté au 4 octobre.

« Nous refusons toute intervention dans le travail de la justice, mais le devoir nécessite une réaction », avait déclaré le chef de l’Etat, le lendemain. Depuis qu’il s’est octroyé les pleins pouvoirs le 25 juillet 2021, il a régulièrement appelé à ce que toute vérité soit faite sur ces affaires dans lesquelles est cité le parti islamo-conservateur Ennahda, majoritaire au Parlement à l’époque des assassinats et aujourd’hui en butte à l’hostilité du président. (...)

Certains magistrats considèrent que la liste vise aussi des personnalités en désaccord avec M. Saïed, comme Youssef Bouzakher, l’ancien président du CSM qui avait dénoncé la dissolution de son organisme par le président.
« Mainmise » du pouvoir exécutif

« Même si la liste comprend le nom de juges “ripoux” connus de tous, la majorité concerne des juges qui sont sortis de leur devoir de réserve face à Kaïs Saïed », commente Ahmed Souab, avocat et ancien magistrat. Il considère ces limogeages comme « une violation de tous les droits d’un juge, y compris celui de pouvoir au moins se défendre comme n’importe quel citoyen ». De fait, M. Saïed a publié, mercredi, un décret complémentaire interdisant aux magistrats révoqués toute possibilité de recours à cette décision, tant qu’ils n’auront pas été jugés pour les faits qui leur sont reprochés. (...)