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Marie-Claude Saliceti
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Embastillés par centaines Gilets jaunes : tenir malgré la taule
Article mis en ligne le 10 juin 2019
dernière modification le 8 juin 2019

Abdelaziz, Nasser, Didier et Arnaud ont été arrêtés suite à l’acte VIII des Gilets jaunes à Perpignan. Le 5 janvier, manifestants et policiers s’étaient affrontés devant le palais de justice [1]. Condamnés comme les autres à de la prison ferme, Abdelaziz et Nasser reviennent aujourd’hui sur cette séquence répressive.

Abdelaziz est un boute-en-train. Une face bien pleine, des yeux rieurs. En décembre dernier, quand les condés ont repoussé les Gilets jaunes du péage sud de Perpignan, il a été le premier à faire la chèvre : « Beh beh Beh ! » un bêlement rapidement repris par le troupeau jaune. Rigolade générale. Surtout quand les casqués se sont pris leur propre gaz dans la poire à cause de la tramontane. Mais le 10 janvier, fini de rigoler.

Au petit matin, les flics viennent le cueillir à domicile. Ils le menottent devant ses gosses. Cherchent partout dans son appartement le mégaphone dont il se sert en manif’. En vain. « Et le gilet jaune, il est où ? », gueule un flic énervé. « Mais monsieur, il n’y a pas de gilet jaune ici, il est dans la voiture, à sa place. » À l’issue de sa garde à vue, Abdelaziz refuse la comparution immédiate. Le juge l’envoie en détention provisoire jusqu’à son procès, quatre semaines plus tard. Le 8 février, il écope de huit mois de prison dont trois ferme pour violences sur personne dépositaire de l’autorité publique. Une vidéo le montre lever une main sur les marches du palais de justice au moment où passe une colonne de flics. Un policier l’accuse de lui avoir filé un coup sur le casque. Abdelaziz nie. Parole de bleu assermenté contre racaille jaune, la balance judiciaire ploie sec côté képi.

Au final, une fois décomptées les remises de peine, Abdelaziz a passé deux mois et dix jours derrière les barreaux. (...)

Deux autres Gilets ont été méchamment sanctionnés dans cette affaire. Jugés expéditivement en comparution immédiate dix jours après les faits, André et Arnaud ont respectivement écopé de dix et huit mois ferme. Du très lourd pour quelques injures et projectiles lancés, sans blessés en face, quand bien même le procureur aurait réussi à lire dans le regard d’André capturé sur une vidéo une « envie de tuer »... (...)

À l’intérieur, Abdelaziz retrouve André et Arnaud assez mal en point. Rentré sans un rond en poche, Abdelaziz a demandé l’ « indigence » – soit une aumône de 20 €. Outre de quoi écrire, il achète du tabac à rouler pour les deux compères en manque de clopes. « Pour les fumeurs privés de tabac, c’est très chaud. Jusqu’à ramasser des mégots par terre. J’en ai vu un fumer les poils d’une balayette roulés dans du papier à cigarettes. Il a fait une crise d’épilepsie en promenade. » Souffrant d’un asthme sévère, Abdelaziz est logé dans une cellule occupée par... des fumeurs. Il raconte sa crise d’asthme, les interminables minutes durant lesquelles il tambourine à la porte, la gardienne qui ouvre, lui qui s’effondre dans le couloir. À l’infirmerie, le toubib lui fait un certificat médical : il ne faut pas loger l’asthmatique avec des fumeurs. Sans blague. La direction de la taule l’intimide : on n’a pas de place pour lui à Perpignan, on va devoir l’envoyer à Toulouse. À 200 bornes de sa famille.

La menace est gratuite et non suivie d’effet ; l’homme finit par se retrouver dans un 9 mètres carrés avec deux autres taulards. On parle de cellules individuelles occupées aujourd’hui par trois, voire quatre détenus. Faut dire qu’avec un taux de surpopulation record de 238 %, la taule de Perpignan défraie régulièrement la chronique locale, entre pétages de plomb des prisonniers et grèves de matons. Abdelaziz raconte les toilettes délimitées par de simples portes western, les gars qui dorment sur des matelas posés à même le sol – va pisser la nuit quand tu dois enjamber des ronfleurs –, cette promiscuité qui tape sur les nerfs. (...)

Les jaunes sur la colline

À l’extérieur, le rencart a été fixé à 10 h chaque dimanche. Les Gilets jaunes se réunissent aux abords de la prison pour faire du boucan à l’attention des emmurés. On tape sur des plaques de cuisson ou sur des poubelles ; on siffle, on fait hurler les cornes de brume, on exige en criant la libération des Gilets jaunes. Après ça on monte en bagnole et on klaxonne en roulant aux abords de la prison. Le sommet d’une petite colline offre le promontoire idéal pour espérer être vu des prisonniers. Ces moments de solidarité « dedans-dehors » sont essentiels pour la cohésion du mouvement. Face à une répression impitoyable, l’idée est là : ne pas se lâcher, coûte que coûte. Abdelaziz raconte le chaud au coeur quand il a vu les Jaunes sur la colline : « Comme j’avais pas de fringues en arrivant à la prison, ils m’ont filé un pull Guantanamo, orange fluo. Je l’ai noué à ma balayette et, à travers le grillage, je le moulinais dehors. » (...)

si la menace carcérale a dissuadé bon nombre de manifestants de battre le pavé, nos deux lascars ont décidé de ne pas lâcher le rond-point pour autant. « Abandonner la lutte, ça serait leur donner raison, estime Abdelaziz. Ce qui se joue en ce moment, c’est notre survie à tous. »