REPORTERRE A 30 ANS - À l’instar de l’outarde canepetière, de la tortue cistude ou du gypaète, plusieurs espèces menacées sont élevées en captivité pour préparer leur réintroduction dans la nature. Un exercice délicat, qui suppose une étape indispensable : la restauration de leur habitat naturel.
En janvier 1989, Reporterre publiait un article intitulé « L’arche du troisième millénaire ». À cette époque, le journaliste s’intéressait aux programmes et aux techniques de conservation ex situ — en-dehors du milieu naturel — des espèces menacées, lancés quelques années plus tôt. Trente ans après, Reporterre fait le bilan : ces programmes ont-ils tenu leurs promesses ? Surtout, ont-ils rempli leur objectif ultime, la protection des espèces dans leur habitat naturel et la réintroduction des individus captifs ? Pour relire le premier volet de cette série de deux articles, c’est ici. (...)
Elle virevolte dans sa volière au milieu des touffes d’herbe, avec son plumage marron-beige moucheté de noir. Qu’on ne s’y trompe pas : même si ses voisins de la ménagerie du Jardin des Plantes, pandas roux, orangs-outans et panthère longibande, proviennent de la lointaine Asie, l’outarde canepetière est un volatile bien de chez nous. Cet oiseau des plaines cultivées de France est pourtant lui aussi élevé en parcs zoologiques et en élevage dans le cadre d’un programme de conservation ex situ — en-dehors du milieu naturel — en raison de son très fort déclin dans la nature.
Deux populations d’outardes sont présentes en France (...)
Plusieurs programmes se sont succédé depuis la fin des années 1990 pour renforcer la population sauvage et pour que les plaines du Centre-Ouest, rendues hostiles à cause du développement des monocultures et de l’utilisation des pesticides, redeviennent accueillantes pour l’espèce. (...)
en France, 53 espèces ou groupes d’espèces animales, amphibiens, reptiles, oiseaux, mollusques, mammifères et insectes, font l’objet d’un PNA, avec ou sans programme d’élevage et de réintroduction.
Deux parcs zoologiques se consacrent à l’exercice délicat de l’élevage des outardes qui seront lâchées dans la nature (...)
La difficulté réside dans le fait d’espacer progressivement les nourrissages pour que l’oiseau retrouve son « instinct sauvage » avant le lâcher, à 65 jours : « En 2017, nous nous sommes aperçus que nous ne les rendions pas suffisamment autonomes. L’année suivante, nous avons été plus stricts. Nos protocoles s’améliorent d’année en année. » Deux cents outardes ont été lâchées depuis le début des programmes. Le Centre d’études biologiques de Chizé (Deux-Sèvres), sous la tutelle du CNRS, a identifié le sexe de chacune d’entre elles et les a baguées pour pouvoir les suivre dans le temps.
Reste à rendre le milieu naturel de nouveau accueillant pour les outardes, sans quoi les lâchers ne serviraient à rien. Cette partie-là du programme est prise en charge par la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO). « On sensibilise les aménageurs de routes, voies ferrées, bâtiments, etc. en leur expliquant qu’il faut préserver les habitats potentiels favorables — ces zones ouvertes et dégagées où l’assolement [un procédé de culture par alternance sur un même terrain pour conserver la fertilité du sol] évolue », explique à Reporterre Cyrille Poirel, en charge des mesures agro-environnementales pour l’outarde canepetière et l’avifaune de plaine à la LPO de la Vienne. (...)
Des expérimentations sont en cours pour éviter que les nids d’outardes, bâtis à même le sol, ne soient détruits lors des moissons ou de la fauche. (...)
l’action principale consiste à contractualiser des mesures agro-environnementales avec les agriculteurs. (...)
Le protocole de suivi de l’espèce — points d’écoute des mâles en parade nuptiale, chaque année en mai au même endroit — révèle une augmentation du nombre d’outardes depuis 2010, au même rythme que l’extension des mesures agro-environnementales. Car pour Cyrille Poirel, « l’élevage n’a été pensé que pour éviter la disparition des oiseaux en attendant qu’on ait mis en place les couverts herbacés dont l’espèce a besoin pour se reproduire naturellement. Il est extrêmement difficile d’élever des outardes en captivité et de les rendre capables de s’intégrer à la population sauvage, et les pertes sont pour l’instant élevées. Alors, s’acharner à élever des oiseaux pour les lâcher dans un habitat où ils sont voués à disparaître ne sert à rien. » (...)
« C’est la nature sauvage qui va permettre à notre environnement d’être résilient »
Rien ne doit être négligé, car le moindre changement dans les modes d’élevage peut avoir des conséquences dramatiques sur certaines espèces. (...)
Enfin, une réintroduction menée contre la volonté des habitants est vouée à l’échec. En parallèle des lâchers de gypaètes, la LPO multiplie les opérations de communication : les jeunes lâchés sont baptisés par les enfants de l’école d’à côté, des élus locaux sont désignés comme parrains, la fédération locale de chasse est invitée à participer à des tests de munitions sans plomb pour éviter que les gypaètes ne s’intoxiquent. « Dans les milieux ruraux, il y a cette idée que la nature doit être domestiquée pour ne pas entrer en concurrence avec l’homme, constate Pascal Orabi. Il y a un vrai travail à mener pour faire évoluer les mentalités, car c’est la nature sauvage qui va permettre à notre environnement d’être résilient. » (...)
Outre l’outarde canepetière, le zoo mène depuis 2009 un élevage conservatoire de tortues cistudes, disparues de Savoie à la fin du XIXe siècle. (...)
LA FÊTE DES TRENTE ANS DE L’ÉCOLOGIE
30 ans, c’est une génération. Beaucoup de membres de l’équipe de Reporterre aujourd’hui ont la trentaine et l’année de mobilisation sans précédent que nous venons de vivre sur l’urgence climatique nous a donné envie d’organiser un événement transgénérationnel pour symboliser la transmission entre l’ancienne et la nouvelle génération.
Le 15 juin prochain au Ground Control à Paris, nous serons heureux de gamberger et de festoyer avec toutes celles et ceux qui sont également préoccupés par la crise écologique et climatique. (...)