Dans le débat public autour de Dieudonné et de l’interdiction de son spectacle, une question est restée dangereusement sous-estimée, qui est la place de l’antisémitisme de Dieudonné. Sa place, c’est-à-dire sa situation dans un schème de pensée. L’antisémitisme de Dieudonné n’est malheureusement qu’une pièce particulière d’un édifice beaucoup plus vaste, une attitude face au monde que nous appellerons « relativisme hyperbolique ».
Tel se déploie le relativisme hyperbolique. Il est d’une autre nature que le relativisme culturel, qui conteste la notion d’universalité au nom de la pluralité des cultures. Il ne relève pas seulement de la mise en concurrence des mémoires, aussi appelée concurrence des victimes. Le relativisme que promeut Dieudonné (et d’autres avec lui comme Thierry Meyssan bien sûr) ne cesse de porter ces deux figures, mais il se projette beaucoup plus loin : il lève sans examen possible la frontière entre ce qui est, ce qui peut ou pourrait ne pas être, et ce qui n’est pas. Ce qui est (l’extermination des Juifs d’Europe à l’échelle industrielle, le 11 Septembre) est mis sur le même plan que ce qui n’est pas toujours attesté (l’info en boucle sur TF1 et ailleurs) et que ce qui, par collusion d’une information scientifique erronée, d’une précipitation politique aventureuse et d’intérêts pharmaceutiques établis, s’avéra faux (la grippe H1N1 comme pandémie). Tout est, aussi bien que rien n’est. Dans ce monde de doute sans limite, non seulement le mensonge gouverne mais le fait s’évapore pour faire place à la toute-puissance du récit. Et plus le récit est partagé, plus le doute est autorisé. Dans le paradoxe du Crétois, seule la parole de celui qui dit mentir fait problème. Tous les autres sont des menteurs.
Cette abolition des frontières entre divers ordres du réel, ce relativisme hyperbolique, sont ce qui suscite une étonnante adhésion chez les étudiants et les élèves d’aujourd’hui. Cette forme particulière de relativisme impose à nos yeux une urgente réflexivité sur la manière de transmettre, mais aussi de produire, la critique. Comment donc comprendre la force de séduction du relativisme hyperbolique, que le public de Dieudonné traduit avec conviction par l’expression plus simple de « pensée anti-système » ? (...)
De nos jours, l’idée fameuse, mais mal fondée et dangereuse, selon laquelle tout ce qui nous est donné de voir n’est que storytelling, mise en scène narrative, n’est-elle pas la traduction pauvre, mais séduisante par cynisme bien compris, de ce tournant critique ? Si tout n’est que récit, qu’en est-il du vrai ? (...)
cette dualité constitutive de la réalité, à la fois monde de faits établis et de faits disputés, s’est vue trop souvent négligée au profit d’un constructivisme a priori qui a permis à la critique sociale de faire l’économie d’une saine réflexivité, ce en vue de convaincre le plus grand nombre. Et lorsque ce mouvement théorique s’inscrit sur fond de mensonges éclatants ou de silences assourdissants, de la pandémie de la grippe H1N1 aux preuves de l’existence d’armes nucléaires en Irak en passant par des décennies de non-dit sur le 17 octobre 1961 ou le massacre de Sétif sans oublier les désastres de l’amiante… on n’est pas surpris de la résonance qu’acquièrent aujourd’hui Dieudonné et son petit système. Tout ceci sur fond bien sûr de dévaluation massive de la parole publique, de Cahuzac à Bush en passant par l’inventivité langagière de l’administration du quotidien, qui méprise tout rapport à peu près sain entre le mot et la chose signifiée (du tout nouveau « vidéoprotection » au plus ancien « agent de maîtrise »).
L’équation « Shoah – père Noël – 11-Septembre – H1N1 – TF1 » ne porte donc pas une force de séduction réductible seulement à l’antisémitisme. L’y réduire, c’est s’empêcher à bons frais de comprendre ce qui se joue à la fois dans la sincère conviction des soutiens de Dieudonné qui se disent « anti-système » ainsi que ce qui se produit lorsque les étudiants, les élèves, les voisins au comptoir de nos bistrots (ce qui est pour nous beaucoup plus immédiat) assènent sur le mode de l’irréfutable certitude que « les chiffres on peut en faire n’importe quoi » ou « la démocratie on sait bien ce que c’est » et que, de toutes façons, « on ne va pas nous la faire à l’envers » (...)
Le doute hyperbolique chez Descartes n’était qu’une manière de suspendre le jugement pour mieux l’assurer. Il faut de notre côté rester attentif à ce que la critique sociale telle qu’elle est reçue par nos auditoires et lecteurs ne devienne pas suspension sans fin du souci des faits.