Si la réalité postcoloniale a été contestée et dénoncée dès les origines par celles et ceux qui en étaient les victimes, les années 2000 marquent un tournant dans cette contestation avec l’entrée dans la troisième phase de la construction d’un islam imaginaire en France [1]. Alors que se multiplient après le 11 septembre les attaques contre l’islam et les musulmans, qu’est imposé un débat sur la laïcité qui aboutit en 2004 à la loi contre le voile à l’école, les prises de paroles pour dénoncer l’ « islamophobie » se multiplient et s’organisent...
(...) Le point fort de cette période – pas encore refermée – est l’année 2005 : l’Appel des indigènes de la République, qui appelle l’État et la société à « opérer un retour critique radical sur leur passé-présent colonial » [2], est lancé en janvier. Peu après, en février, est votée la loi sur les bienfaits de la colonisation. En juillet, les attentats de Londres sont présentés comme l’échec du modèle multiculturel ou communautaire anglo-saxon alors qu’en novembre ont lieu les « émeutes » des banlieues. En novembre également, le CRAN, Conseil Représentatif des Associations Noires, est créé. Réunissant 120 organisations, il a pour objectif « la lutte contre les discriminations, ainsi que la mémoire de l’esclavage et de la colonisation ». [3].
Dans ce contexte, la société française découvre les postcolonial studies, qui posent la question de l’héritage colonial et de ces conséquences sur les sociétés postcoloniales. Le livre de Neil Lazarus, Penser le postcolonial : une introduction critique, publié en 2006, est le premier livre sur ce sujet à être traduit en français [4].
Si tous ces évènements, indissociables par ailleurs, sont intéressants, l’Appel des Indigènes de la République mérite que l’on s’y arrête. (...)
« La République de l’Égalité est un mythe. L’État et la société doivent opérer un retour critique radical sur leur passé-présent colonial. Il est temps que la France interroge ses Lumières, que l’universalisme égalitaire, affirmé pendant la Révolution Française, refoule ce nationalisme arc-bouté au « chauvinisme de l’universel », censé « civiliser » sauvages et sauvageons. Il est urgent de promouvoir des mesures radicales de justice et d’égalité qui mettent un terme aux discriminations racistes dans l’accès au travail, au logement, à la culture et à la citoyenneté. Il faut en finir avec les institutions qui ramènent les populations issues de la colonisation à un statut de sous-humanité. »
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La construction d’une « identité nationale française » au sein d’un monde occidental, d’une civilisation aryenne puis « judéo-chrétienne » ou encore l’identification d’une culture « indo-européenne », s’est faite en référence à un pôle négatif : l’orient, les sémites, ou les « arabo-musulman ». La rencontre coloniale entre ces deux « autres », dont l’immigration postcoloniale est un des produits, ne pouvait pas ne pas poser problème : cette dernière, en remettant en cause le système de valeurs structurant l’identité – « française » – remet en cause le système de pouvoir qui organise l’ordre à l’intérieur de la société.