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Marie-Claude Saliceti
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De quoi l’assignation à la « radicalité » est-elle le nom ?
Le cas de l’école MHS Paris
Article mis en ligne le 12 janvier 2021
dernière modification le 11 janvier 2021

Mercredi 9 décembre, alors que le débat sur le « séparatisme » bat son plein, le parquet de Paris et la préfecture de police annonçaient dans un communiqué commun la fermeture administrative d’un lycée hors contrat parisien : la MHS school. Depuis, de nombreux journalistes se sont interrogés quant aux motivations d’une telle fermeture que le personnel enseignant comme les élèves ne parviennent pas à s’expliquer. Zinedine Gaid, enseignant en SES et en philosophie de l’établissement, nous a transmis cet article dans lequel il examine la manière dont la suspicion de radicalisme fonctionne et comment le stigmate du pouvoir s’avère ineffaçable.
L’ère du soupçon

Il est évident pour tout esprit un tant soit peu honnête et clairvoyant, que l’école MHS a fait l’objet d’un ciblage et d’un acharnement de la part de certaines autorités politiques. Dans un rapport du Sénat datant du 26 février 2020, l’un des recteurs explique :

« A Paris, il n’existe qu’une école confessionnelle musulmane, située dans le 19e arrondissement. Nous la suivons de près et la présente audition n’a pas modifié nos procédures de suivi. Le site de cette école commence par une déclaration vertueuse relative aux valeurs de la République et la laïcité. (…) Nous contrôlons les propos tenus par les professeurs, les livres et une partie du matériel pédagogique, mais ces inspections inopinées ne peuvent être exhaustives. La plupart du temps, nous ne constatons donc pas d’entrave à la loi. »

Les déclarations sur le site de cette école seraient donc « vertueuses », c’est-à-dire, soupçonneuses ; car, tout ceci, malgré les différents contrôles serrés, relèverait « de la mise en scène, de la dissimulation », explique-t-il. L’école a beau se déclarer « laïque » et « universaliste » – donc à aucun moment « musulmane » comme le prétend le recteur de façon diffamatoire –, disposer de contenus pédagogiques ainsi que d’un règlement intérieur ne faisant référence à aucune mention religieuse ou idéologique, qu’il n’en resterait pas moins « vrai », que tout ceci – aux yeux de ces seules autorités – ne serait rien d’autre qu’un pur et simple « jeu d’acteur ». Du théâtre en somme, dont on ne peut voir que la scène et les décors et point l’arrière-scène.
Confusion radicale sur la radicalité

Que donc se cacherait-il derrière cette « scène » si innocente et chaleureuse en apparence ? La réponse leur apparait évidente : le « communautarisme », l’« islamisme », la « radicalité ».

il faut le dire, et c’est peut-être le seul « péché » de cette école – de l’amour du savoir et de l’excellence intellectuelle, et dans une perspective éthique universaliste indépendante de toute référence religieuse ou politique existante. Mais là encore, cela ne saurait suffire. Les autorités savent flairer le mensonge dans le mensonge « islamiste ».

Car cela aussi est l’autre grief. L’école serait potentiellement un « appareil idéologique » au service direct ou indirect de l’« islam politique ». L’islam politique, qu’est-ce à dire ? : « [Tout ce] qui [serait], au-delà de la croyance religieuse et de la spiritualité personnelle, [c’est-à-dire, qui porterait] une interprétation du monde, une vision de l’organisation de la société, y compris le monde profane, et un rôle donné à la religion dans l’exercice du pouvoir. En ce triple sens – interprétation du monde, organisation sociale, relation au pouvoir –, il s’agit d’une idéologie politique contemporaine » [2] nous explique Hakim El Karaoui. Donc, cette école qui ne porterait et ne se revendiquerait d’aucune religion, d’aucune idéologie ou tendance politique, d’aucun financement étranger de on ne sait quel pays du Golf, serait malgré tout, un haut-lieu de l’islamisme. Bon gré mal gré.

Vous avez dit : « Communautariste » ?

Quant au « communautarisme » on se demandera comment une école qui affirme son ambition de pouvoir accueillir n’importe quel élève peu importe son origine sociale, géographique, confessionnelle ou autre, pourrait être un vecteur de « communautarisation » ? (...)

N’est-ce pas plutôt nos opposants qui sont des communautaristes de l’uniformisation pseudo-républicaine et de la ségrégation socio-économique et religieuse ?
Interpellation et assignation

Ce qu’il y’a donc de plus dramatique dans cette affaire, c’est précisément cette assignation identitaire et à la radicalité, forcée et aveugle, bête et méchante. Pour quelle raison l’école MHS est-elle présentée comme « musulmane » alors même qu’elle ne l’est pas ? Sa véritable « faute » : être ouvert à tous, et donc, pouvoir accueillir potentiellement des élèves dits « musulmans », dont des jeunes filles « voilées » – horreur ! Le péché originel se trouverait donc ici. Peu importe que le personnel pédagogique de cet établissement soit composé de professeurs dits « non-musulmans » – écrire ceci est déjà une insulte faite à la philosophie de cette école et à l’antiracisme –, ainsi que des élèves tout aussi « non-musulmans » dans ces précédentes promotions ; la damnation tiendrait dans ce seul fait que l’école puisse accueillir virtuellement des femmes voilées, du fait de son principe d’indifférences aux différences – comme tout bon universalisme [4] véritable qui se respecte.

En ce sens, les principaux acteurs – ou « premiers concernés » comme aiment à l’énoncer la prose militante – ont beau ne pas se nommer, s’identifier et se revendiquer comme « musulman », que certaines instances du pouvoir le font « pour » eux, les sommant de retourner à leur supposée condition d’origine – forme subtile de « rappel à l’ordre » (...)

est construit de façon fantasmatique une figure du « Musulman conceptuel », radical et fanatique, se confondant avec le « Musulman réel » ou supposé tel, alimentant la paranoïa « antimusulmane », de telle sorte que « plus les choses semblent normales, plus elles éveillent la suspicion et plus nous cédons à la panique. » [6] Il y a donc lien étroit entre paranoïa et fantasme. En ce sens : c’est parce que l’école MHS ne présente aucun signe de religiosité officielle, n’a aucun lien avec l’islamisme, ne présente aucun élément de radicalisation ou de communautarisme, qu’elle apparait comme d’autant plus « louche » et que la méfiance se doit d’être décuplée. C’est précisément ce « ri
en », ce « vide », qui est la cause de cette méfiance exacerbée et pathologique. Toute cette « légalité », toutes ces « déclarations vertueuses » d’attachement à la laïcité et aux valeurs de la République, ne seraient que de la « mise en scène », de la « dissimulation ».
Nous avons là l’un des principaux symptômes d’une logique de pensée complotiste. Comme l’explique la philosophe Cynthia Fleury (...)

« La figure de l’ennemi insaisissable, intérieur autant qu’extérieur, aux motivations floues, alimente l’imaginaire du complot, du complot dans le complot. Rien n’exaspère plus un esprit complotiste que l’impuissance qu’il éprouve à identifier son véritable adversaire. On sait combien il est difficile de distinguer clairement les islamistes dits radicaux des islamistes militants en général (…) » (...)

Le comportement de ces autorités est, en un certain sens, comparable à cet enfant parlant à sa mère et montrant du doigt Frantz Fanon [10] : « Tiens, un nègre ! », provoquant un effet performatif d’interpellation, d’assignation et de double conscience tel que l’entendait William E. Du Bois, c’est-à-dire la production d’une conscience écartelée entre la nécessité de répondre « oui, je suis un nègre [ou un musulman, N.D.A] » et « non, je ne suis pas un nègre [musulman] » [11] – de là, la violence de l’assignation identitaire par des instances de pouvoir. Relisons ces pages de Peau noir, masques blancs :

« ‘‘Tiens, un nègre !’’ C’était un stimulus extérieur qui me chiquenaudait en passant. J’esquissai un sourire. ‘‘Tiens, un nègre !’’ C’était vrai. Je m’amusai. ‘‘Tiens, un nègre !’’ Le cercle peu à peu se resserrait. Je m’amusai ouvertement. ‘‘Maman, regarde le nègre, j’ai peur !’’ Peur ! Peur ! Voilà qu’on se mettait à me craindre. Je voulus m’amuser jusqu’à m’étouffer, mais cela m’était devenu impossible. » (...)

« Tiens, des musulmans ! » dit le tout-puissant Léviathan, marquant au fer rouge, dans l’âme de ces élèves dits « musulmans », le stigmate de lépreux sociaux – cette identité « pourrie » dirait Erving Goffman. Les voici donc de nouveau rappelés à leur condition religieuse supposément particulière et nécessaire, mettant en péril tout le travail de véritable « respiration laïque » – passant par l’esprit et non par les corps à la façon dont ne sait quel fondamentalisme puritain – de cette école, ou seule compte la dévotion inconditionnelle du savoir pour seule fin (...)