Les étudiants des écoles de commerce sont de plus en plus nombreux à élever la voix pour demander que leurs cursus prennent en compte les enjeux climatiques. Mais le changement ne se fait qu’à très petits pas.
À Jouy-en-Josas, sur le vaste campus d’HEC, l’une des meilleures écoles de commerce européenne selon le classement 2020 du Financial Times, on trouve un compost pour les déchets alimentaires, des espaces de récupération des mégots, un compacteur pour les déchets non recyclables - compactés, ils sont envoyés sur un site de valorisation énergétique à Villejust. Un peu plus loin, les étudiants ont accès à un potager pédagogique dont l’objectif est de produire des paniers de légumes qui seront revendus à petit prix à l’épicerie solidaire de l’école. Depuis le lancement officiel du programme « zéro déchet » en juillet 2020, la direction d’HEC a constaté une diminution de 10 % des déchets non recyclables, économisé 300 mètres cubes d’eau et recyclé 9 tonnes de bois.
« Au-delà d’accompagner, nous nous devons d’incarner la transition », dit à Reporterre François Collin, directeur de la stratégie climat et environnement à HEC. « Nous sommes au cœur du problème, mais nous ambitionnons aussi d’être au cœur des solutions, de produire une recherche et d’accompagner des étudiants porteurs de nouveaux modèles. »
Les rêveurs dans l’impasse
Les écoles de commerce seraient-elles en train d’opérer un virage à 180° vers l’écologie ? Nous n’en sommes pas encore là, estime Maurice Midena, journaliste, auteur d’Entrez rêveurs, sortez managers (éditions La Découverte) et ancien d’Audencia, l’école de commerce de Nantes. (...)
des étudiants, de plus en plus conscients, cherchent à impulser le changement. « Il y a deux ans, après un stage dans une association engagée dans la promotion de la justice sociale et écologique, je me suis rendu compte de l’urgence. En revenant à l’école, j’ai été choquée. À part un cours de RSE, totalement à part, la question environnementale n’était pas évoquée. Ou alors, c’était comme une cerise sur le gâteau, balayée en une demi-heure à la fin du programme », relate Emmanuelle, en dernière année d’un double diplôme entre Toulouse Business School et Sciences Po Toulouse.
« Il y a un noyau dur d’étudiants vraiment engagés. »
Encore souvent considérés comme élitistes plutôt que militants, les étudiants d’écoles de commerce sont de plus en plus nombreux à s’intéresser aux questions environnementales et écologiques. (...)
« La grosse majorité s’intéresse à ces questions, mais se laisse aussi porter. Et puis, il y a les réfractaires, ceux qui se disent qu’école de commerce égale profit et gain d’argent. Ceux-là, ils sont indécrottables, on ne peut pas discuter. Mais ils sont clairement en minorité. » (...)
En septembre 2018, ils étaient près de 33 000 à signer le Manifeste pour un réveil écologique, exprimant leur volonté de « prendre [leur] avenir en main » en intégrant dans leur quotidien et leurs métiers les enjeux écologiques.
Les écoles reçoivent aussi de nombreuses lettres de la part d’étudiants les appelant, souvent sévèrement, à repenser leurs enseignements de fond en comble. Une lettre ouverte publiée en janvier 2021 et signée par plus de 2 000 étudiants et anciens d’HEC Paris dénonce ainsi le fait que « les enseignements n’intègrent pas suffisamment les questions écologiques et sociales, les réduisant au mieux à des externalités négatives et au pire à des opportunités marketing ». Après la démission de l’ancien dirigeant, Peter Todd, les étudiants demandaient que leur nouveau directeur soit en phase avec leurs attentes en matière d’engagement environnemental et écologique.
Le climat, angle mort des cursus (...)
« Nous, les étudiants, sommes forces de proposition, on ne manque pas d’idées. Mais les écoles peinent à abandonner leurs paradigmes économiques », dit Camille, étudiante à l’ESSEC. Les enseignants-chercheurs, encore peu formés aux questions environnementales, sont souvent mal à l’aise pour aborder des sujets qui sortent de leur spécialité. (...)
En mars 2019, une étude du Shift Project conduite auprès de trente-quatre établissements de l’enseignement supérieur (dont six écoles de commerce) révélait que 76 % des formations ne proposaient aucun cours abordant les enjeux climat-énergie et que seulement 11 % donnaient des cours obligatoires sur le sujet. Le rapport pointe cependant un engagement plus important des écoles de commerce par rapport aux universités, avec 54 % des premières qui proposent ce type de formations, contre seulement 8 % pour les deuxièmes. (...)
Former 100 % des étudiants aux enjeux socio-écologiques, réduire les gaz à effet de serre d’une école ou encore suivre et publier son empreinte carbone : les 10 et 11 avril 2021, des étudiants ont dressé, dans l’Accord de Grenoble, une liste de onze engagements pour les établissements de l’enseignement supérieur français. « On a aussi établi un livre blanc, qui explique comment atteindre les objectifs de l’Accord », dit Florent Vince, étudiant à Grenoble INP et président de l’association. Dix écoles de commerce ont d’ores et déjà signé le texte. « Plusieurs autres écoles ont signifié leur volonté de signer, la démarche est en cours. »
« C’est lent, beaucoup trop lent. » (...)
L’autre point clé du changement passe par la diversité des profils, souligne la professeure : « À partir de la rentrée, les tarifs de l’école seront modulés en fonction des revenus des parents, pour permettre à une plus grande diversité d’élèves de rentrer dans l’école. Plus de diversité entraîne souvent un changement plus rapide. » Pour sa part, l’ESSEC s’est engagé dans son plan de transformation durable à intégrer les dimensions environnementales et sociétales dans tous les cours. Tous les étudiants suivent également un enseignement conséquent sur les enjeux climatiques et des modules spécifiques ont été élaborés avec le cabinet de conseil Carbone4. (...)
Un milieu fermé qui ne changera pas sans l’influence du reste de la société
Les étudiants en école de commerce semblent donc sur la voie du changement. Malgré tout, Maurice Midena juge qu’« ils sont moins engagés que les jeunes de leur âge ». En cause d’abord, le milieu social des futurs diplômés. Les écoles de commerce sont en effet une sorte de microsociété, socialement très homogène (...)
Pas de discussion politique, pas d’engagement, pas de réflexion, pas d’analyse critique ou très peu. « Cette dépolitisation laisse la place à l’idéologie dominante dans cet environnement social : le capitalisme et le néolibéralisme, poursuit-il. Bien sûr, ce n’est jamais présenté comme tel mais cette idéologie infuse. Alors même que beaucoup d’étudiants sont sensibles aux questions environnementales. »
Selon Maurice Midena, la dépolitisation tient aussi à l’organisation corporatiste des écoles de commerce. (...)
« Malgré l’herméticité du milieu, on assiste à une réelle prise de conscience de la part des étudiants. Les écoles de commerces ne seront jamais anticapitalistes. Mais ce qu’il faut, c’est que la société leur fournisse un autre imaginaire politique que celui auquel ils sont habitués, des figures fortes et attractives intellectuellement pour montrer qu’une autre voie est possible. »