
(...) Parmi les causes de la contestation contre le pouvoir turc, il y a la transformation des villes à marche forcée, qui détruit la mixité sociale. Istanbul se transforme en un « centre commercial géant ».
(...) Pour beaucoup, le projet d’abattre les arbres du Parc Gezi est juste le dernier d’une longue liste de projets d’urbanisme qui tous ignorent l’héritage historique et culturel d’Istanbul. Ils ignorent aussi le facteur humain. « Les habitants les plus pauvres sont rejetés du centre et évacués à la périphérie », explique Kevin Robins, chercheur en urbanisme à Istanbul. « Et à l’inverse, on consacre de plus en plus d’espaces en centre-ville à la nouvelle classe moyenne jeune et aisée ».
Projets pharaoniques
« La mixité sociale qui existait à Istanbul est en train de disparaître de façon spectaculaire », assure-t-il à IPS, décrivant un phénomène de « polarisation ». Et d’ajouter : « Le sentiment général est qu’un mode de vie est attaqué ». (...)
La semaine dernière, le premier ministre Recep Tayyip Erdogan a dévoilé le projet controversé de construction d’un troisième pont sur le Bosphore, pour relier les rives européenne et asiatique d’Istanbul. Le coût de ce pont suspendu de plus d’un kilomètre de long est estimé à 6 milliards de dollars. Selon les opposants à ce projet, il entraînera la destruction de l’un des derniers poumons verts de la ville. Ils dénoncent également l’absence de consultation.
Erdogan soutient par ailleurs le creusement d’un canal de navigation pour soulager le trafic maritime dans le Bosphore, qu’il présente comme « un projet comparable au canal de Suez ou celui de Panama ». Et au mois de mai, le gouvernement a signé le contrat pour un troisième aéroport à Istanbul. D’une capacité de 150 millions de passagers, il deviendrait le plus grand du monde.
« Privatisation de l’espace public »
Ces dernières années, les habitants de plusieurs quartiers d’Istanbul – et en particulier ceux qui abritent les plus pauvres et les minorités, comme Tarlabaşı ou Sulukule – ont également été expulsés pour céder la place aux promoteurs et à des projets immobiliers de luxe. (...)
« On n’y échappe nulle part. Les villes d’Anatolie connaissent aujourd’hui des transformations considérables, qui les rendent méconnaissables. Istanbul est clairement un cas extrême, mais Ankara se transforme aussi énormément pour accueillir les nouvelles classes moyennes », souligne Kevin Robins.
Selon Mine Eder, les manifestations du Parc Gezi sont un défi historique au pouvoir du gouvernement dirigé par l’AKP. Elles marquent le mouvement d’opposition le plus fort et le plus uni de ces dernières années face à ces projets économiques et urbains insoutenables. « Jusqu’à maintenant, absolument personne n’avait osé s’asseoir devant le bulldozer et dire : ’N’allez pas plus loin’. Mais maintenant, ils l’ont fait ».