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Marie-Claude Saliceti
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Le Monde Diplomatique
Comment échapper à la confusion politique
Article mis en ligne le 1er juin 2015
dernière modification le 27 mai 2015

En prétendant que « Mme Le Pen parle comme un tract communiste des années 1970 », M. François Hollande a contribué au brouillage des repères politiques en France. La multiplication des alliances entre des Etats qu’a priori tout oppose rend également plus délicate la compréhension des relations internationales. Et l’information accélère sans cesse la cadence, ce qui accroît la confusion ambiante. Dans ce contexte chaotique, comment conjurer les replis identitaires et clarifier les enjeux ?

Plus de quatre ans après le début des révoltes arabes et les manifestations planétaires contre l’envol des inégalités — des « indignés » à Occupy Wall Street —, l’absence de résultats immédiats et la perte de repères clairs découragent les ardeurs à transformer la société et le monde. Un désenchantement s’exprime : « Tout ça pour ça ? » De vieux partis se décomposent ou changent de nom. Des alliances insolites se multiplient, ce qui bouscule également les catégories politiques habituelles. La Russie dénonce les « fascistes de Kiev » mais accueille à Saint-Pétersbourg un rassemblement de l’extrême droite européenne ; la France alterne proclamations vertueuses sur la démocratie, la laïcité, et soutien redoublé à la monarchie saoudienne ; le Front national (FN) prétend se réjouir du triomphe électoral d’une gauche radicale et internationaliste à Athènes.

La machine médiatique amplifie ce brouillage d’autant plus naturellement que sa cadence s’accélère et qu’elle ne sait plus produire que des sujets haletants propres à retenir l’attention et à susciter le voyeurisme, la compassion hébétée, la peur. L’extrême droite et le fondamentalisme religieux profitent souvent du désarroi général et de la mise en avant quasi systématique des thèmes qui leur sont chers. Combattants rivaux du « choc des civilisations », ils propagent la nostalgie d’un retour à un univers de traditions, d’obéissance, de foi. Ils défendent un ordre social pétri autant que pétrifié par le culte de l’identité, de la terre, de la guerre, des morts.

Ici et là, des tentatives de débordement, d’échappée belle, se heurtent, comme en Grèce, à un bloc compact de malveillance et d’interdits. Les intérêts en jeu sont puissants ; la bataille, forcément inégale. Sortir de la nasse exigerait une vision claire des forces sociales à mettre en branle, des alliés à gagner à sa cause, des priorités sur lesquelles fonder une action (1). Or, aux repères cardinaux qui ont armé les combats émancipateurs d’autrefois — la droite et la gauche, l’impérialisme et le progressisme, l’ethnie et le peuple —, semble mieux que jamais s’appliquer une observation de l’écrivain Jean Paulhan : « Tout a été dit. Sans doute. Si les mots n’avaient changé de sens ; et les sens, de mots (2). »

La France en offre un exemple singulier. (...)

Le succès du FN découle de ce brouillage en même temps qu’il l’amplifie. Son discours mêle un nationalisme ethnique (la « préférence nationale ») qui séduit l’électorat de droite, et des proclamations sociales ordinairement défendues par la gauche. Se fondant sur les questions de l’identité, de l’islam, de l’immigration, omniprésentes dans le débat public, celle-ci prétend, telle l’ancienne ministre écologiste Cécile Duflot, qu’« il n’y a plus qu’une feuille de papier buvard entre Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen (11) ». Mais l’ancien président de la République récuse une telle analyse en insistant sur un aspect essentiel qui, selon lui, la contredit : « Mme Le Pen, quand on dit qu’elle est d’extrême droite, c’est un mensonge. Elle a le programme économique de l’extrême gauche. (…) Elle propose exactement les mêmes mesures, notamment en termes de smic et de retraite, que M. Mélenchon (12). » M. Sarkozy accouple également Mme Le Pen avec le PS : « Voter pour le FN au premier tour, c’est faire gagner la gauche au second. C’est le FNPS (13). »

Que veulent au juste ces électeurs du Front national, objet de tant d’attentions concurrentes ? Souvent issus des milieux populaires, massivement partisans d’un retour au franc (63 %) selon les enquêtes d’opinion, ils se disent à la fois beaucoup moins favorables à la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune que ceux de l’UMP (29 % contre 52 %) et plus demandeurs que ces derniers du rétablissement de la retraite à 60 ans (84 % contre 49 %). Les deux électorats se retrouvent en revanche pour exiger une réduction drastique du nombre d’immigrés et l’interdiction du voile à l’université (14).

Alors, droitisation de la société française ? Le mot « désarroi » correspond sans doute mieux à une situation où des électeurs de gauche se démobilisent parce qu’ils se sentent trahis par une politique… de droite. Et où près de la moitié des partisans du FN voudraient « que le système capitaliste soit réformé en profondeur » et proposent d’« établir la justice sociale en prenant aux riches pour donner aux pauvres (15) », alors que l’extrême droite ne forme aucun projet de ce genre. Mais l’histoire abonde ainsi de cas de protestations légitimes dévoyées faute de débouchés appropriés.

La politique internationale ne rend pas le monde plus déchiffrable. (...)

Pendant des décennies, le combat contre l’impérialisme occidental a valu aux Etats qui s’y engageaient le regard plein d’indulgence des militants de gauche, d’autant qu’en général le régime social des nations rebelles tranchait aussi avec celui des Etats-Unis et bousculait les multinationales. Dorénavant, exception faite de quelques Etats d’Amérique latine, ce cas de figure est devenu beaucoup plus rare ; peu de territoires échappent à l’emprise du capitalisme. Mieux vaut donc marcher avec ses deux jambes, mais en avançant l’une après l’autre… C’est-à-dire encourager les résistances à l’hégémonie occidentale lorsqu’elles ouvrent le jeu international, augmentent le nombre d’options offertes aux dissidents qui suivront ; mais également comprendre qu’apporter son appui à des Etats en butte aux pressions des grandes puissances n’oblige ni à soutenir ni à excuser leurs autres choix politiques et sociaux. Le temps des solidarités automatiques et des oppositions systématiques n’est plus. Ce confort-là a vécu. (...)