De Zemmour à Dupond-Moretti et Macron, de La France insoumise à Sarkozy et Guéant, l’année 2021 aura montré combien une partie du monde politique français partage une vieille obsession : la haine des magistrats anticorruption et de ce que leurs enquêtes mettent au jour. Voici pourquoi c’est dangereux.
L’année qui s’achève aura brossé, probablement plus que toute autre avant elle, le portrait d’une justice française qui n’en peut plus d’assister, impuissante, à sa propre déliquescence. Elle l’a fait savoir avec éclat le 15 décembre dernier lors d’une mobilisation des personnels de justice inédite par son ampleur et historique par sa diversité. En face, une partie du monde politique la regarde au mieux avec une compassion opportune, au pire avec indifférence et mépris.
Alors que la campagne présidentielle va saturer l’espace public durant les prochains mois avec son lot de promesses et de postures, je voudrais parler ici d’une frange très particulière de la justice : celle qui s’occupe de la poursuite des délits économiques et financiers, celle de la lutte contre la délinquance dite « en col blanc », celle, en somme, des « affaires ». (...)
Cette justice est très minoritaire – c’est statistiquement indéniable – et elle est loin d’incarner à elle seule, tant s’en faut, tous les maux que le corps judiciaire traverse depuis des décennies en France. Mais parce qu’elle est celle qui dévoile les inégalités qui minent la confiance dans le fait démocratique, celle qui traque les privilèges de l’argent, scrute l’influence occulte des réseaux, décrypte les mensonges des pouvoirs et met au jour les impostures du discours, pour tout cela, il lui arrive, à cette justice, d’être honnie.
L’un des deux candidats d’extrême droite à l’élection présidentielle, Éric Zemmour, qui semble captiver la partie de l’écosystème médiatique adorant le rôle du lapin pris dans les phares d’une voiture, ne cesse de multiplier les attaques contre elle. (...)
ce serait une erreur de considérer que ce qu’a dit Éric Zemmour à Béziers et à Villepinte, avec les outrances qui forment sa signature, ne rencontre pas au fond une pensée dépliée depuis des années par tout un tas d’hommes et de femmes politiques de l’arc dit républicain, de droite ou de gauche, mais aussi de commentatrices et commentateurs de la chose publique.
De ce point de vue, comme de nombreux autres, Éric Zemmour n’est pas totalement à part pour une raison évidente : il vient de ce monde. Il en est une excroissance monstrueuse, ce qui signifie que le problème n’est pas de nature, mais de degré.
De fait, on a connu plus antisystème que quelqu’un qui est l’enfant de Dassault (propriétaire du Figaro) et Bolloré (propriétaire de CNews) – deux capitaines d’industrie milliardaires qui ont (ou ont eu) maille à partir avec la justice anticorruption – et auquel le service public, avec l’émission « On n’est pas couché » (France 2), a donné pendant des années une caisse de résonance inespérée. (...)
Dans le grand bain de la haine des juges, Éric Zemmour rejoint donc une longue liste de responsables qui rêvent d’irresponsabilité. Dès lors, comment être effaré en 2021 des propos de Zemmour sur les contre-pouvoirs sans être sidéré de l’attitude du garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, mis en examen pour avoir utilisé les moyens disciplinaires de son ministère afin de régler des comptes avec des juges anticorruption qu’il combattait quand il était avocat ?
Sans l’être des sous-entendus conspirationnistes de La France insoumise (LFI) depuis qu’un juge financier s’intéresse aux pratiques du parti durant l’élection présidentielle de 2017 ?
Sans l’être du maintien au gouvernement du secrétaire d’État Alain Griset jusqu’à sa condamnation ?
Sans l’être des propos de Brigitte Macron à Michèle Marchand après sa sortie de prison dans l’affaire Takieddine-Sarkozy ?
Sans l’être après avoir vu un François Bayrou débarqué du gouvernement parce qu’une enquête avait été ouverte contre lui mais nommé haut-commissaire au plan une fois mis en examen ?
Sans l’être face au spectacle affligeant de chaînes d’info en continu qui préfèrent se demander s’il n’y a pas un problème avec la justice en France quand un ex-président, Nicolas Sarkozy, est deux fois condamné pour des atteintes à la probité plutôt que de s’interroger sur l’état de la corruption dans notre pays ?
Sans l’être par l’absence d’événement majeur qu’aurait pu représenter l’incarcération de Claude Guéant, ancien ministre de l’intérieur, n° 2 de l’Élysée et patron de la police ?
« La corruption de chaque gouvernement commence presque toujours par celle des principes », a écrit en 1748 Montesquieu, qui fut l’un de ceux qui a théorisé que la corruption dans la République est la corruption de la République. Qu’elle représente, en somme, un feu rampant susceptible d’altérer un régime voire de le détruire, si l’on n’y prend pas garde. (...)
contrairement à la promesse de L’Esprit des lois, la justice française n’est pas un pouvoir, pas vraiment, pas totalement, mais une administration de l’État, une « autorité », selon la vision verticaliste de la Constitution de 1958 — maintes fois promise pendant les campagnes électorales, l’indépendance de la justice est d’ailleurs vite oubliée à l’épreuve du pouvoir. (...)
Tout cela n’est pas nouveau, ni typiquement français : en son temps, le célèbre juge antimafia Giovanni Falcone (1939-1992) était taxé de Torquemada, de rouge ou d’ambitieux par les élites politiques et économiques que ses enquêtes gênaient en Italie.
Avec d’autres (les parlementaires et leurs commissions, les journalistes et leurs enquêtes, les citoyens et leurs votes), ces magistrats appartiennent aux garde-fous qui rappellent que le pouvoir est une location en démocratie – et non une propriété – et que la première des dettes pour un responsable politique est de devoir rendre des comptes, notamment devant la loi. (...)
quelle image du respect de la justice indépendante le président de la République a-t-il donnée en soutenant contre vents et marées son ministre Éric Dupond-Moretti, en allant notabiliser sur la scène internationale le prince saoudien qui a fait découper un journaliste en toute impunité, ou en laissant son ministre de l’intérieur Gérald Darmanin couvrir des honneurs de la République le patron des archevêques de France, qui avait affirmé que le secret de la confession était plus fort que les lois de la République ?
Le pire dans tout cela est peut-être que l’esprit de la corruption corrompt aujourd’hui jusqu’aux mots eux-mêmes. Au même titre que l’antiracisme est vu aujourd’hui par certains comme un danger, il semblerait que réclamer la vertu en politique soit interprété comme une requête despotique. (...)