Loin de bousculer Vincent Bolloré, la commission d’enquête du Sénat sur la concentration des médias s’est montrée approximative et bavarde, mercredi, au lieu d’être rigoureuse et pugnace. L’homme d’affaires a pourtant tombé un peu le masque, laissant transparaître ses attaches patriotiques ou nationalistes.
C’est peu dire que l’audition de Vincent Bolloré par la commission d’enquête du Sénat sur la concentration des médias était un moment attendu. Car dans la longue liste des milliardaires qui doivent être entendus par ces parlementaires – de Bernard Arnault, qui a croqué Les Échos ou encore Le Parisien, jusqu’à Xavier Niel, qui a mis la main avec ses associés sur Le Monde, L’Obs ou encore Nice-Matin, en passant par Patrick Drahi qui a avalé Libération, L’Express, BFMTV et RMC, ou encore Martin Bouygues, qui souhaiterait prendre le contrôle de M6 pour rapprocher la chaîne de TF1 –, Vincent Bolloré est assurément celui qui symbolise le mieux les excès et les dérives du système français des médias, achetés par les puissances d’argent, et instrumentalisés voire manipulés par elles. (...)
Las ! L’audition, mercredi 19 janvier, de Vincent Bolloré, première donc d’une longue série, et sûrement l’une des plus importantes, n’a pas tenu ses promesses. C’est même pire. Pour sa première épreuve du feu, la commission d’enquête sénatoriale a fait naufrage. De cette audition, il n’est rien ressorti : aucun fait nouveau, aucune révélation qui vienne souligner l’extrême danger dans lequel se trouve notre démocratie, dont l’un des ressorts majeurs, le droit de savoir des citoyens, est chaque jour un peu plus menacé.
De cette audition (que l’on peut visionner ici), Vincent Bolloré est donc reparti sans encombre, toujours à son avantage, jamais vraiment mis en difficulté, alors qu’en réalité, la commission d’enquête avait un moyen formidable, avec lui, d’administrer la preuve de l’utilité démocratique de ses travaux. (...)
Car Vincent Bolloré est effectivement l’emblème le plus abouti de la mainmise sur l’information par les puissances d’argent et des dangers de la nouvelle concentration que connaissent les médias français. Avec lui, ce que l’on appelle la « concentration horizontale », c’est-à-dire la concentration dans les mêmes métiers, s’est brutalement accélérée : après avoir pris le contrôle de Canal+ et d’I-Télé, chaîne vite rebaptisée CNews, il a aussi mis la main sur les médias Lagardère (Paris Match, Le Journal du dimanche et Europe 1). Selon les informations de Mediapart, il est aussi en négociation avec la famille Dassault pour racheter Le Figaro. Mais, avec lui, ce que l’on appelle la « concentration verticale », c’est-à-dire englobant des métiers qui n’ont rien à voir entre eux, a pris une allure sans précédent en France.
S’il réussit le mois prochain son OPA sur le groupe Lagardère, Vincent Bolloré prendra ainsi le contrôle dans le monde des livres du géant Hachette (Armand Colin, Calmann-Lévy, Grasset, Fayard, Stock, Livre de poche, Hatier…) alors que via Editis il contrôle déjà une ribambelle impressionnante d’autres maisons d’éditions (Plon, Perrin, Belfond, Presses de la Cité, Bordas, Nathan, Julliard, 10/18, Le Cherche Midi, La Découverte…). C’est aussi un mastodonte de la communication et du divertissement (Vivendi) ; c’est un géant de la publicité (Havas) ; c’est un opérateur majeur des instituts de sondage (CSA). (...)
Et puis surtout, avec CNews, qui s’est transformée en chaîne de propagande en faveur du candidat d’extrême droite Éric Zemmour, la cas Bolloré illustre jusqu’à la caricature les dangers que fait peser sur la démocratie l’instrumentalisation de la presse, quand les puissances d’argent en prennent le contrôle.
Seulement voilà ! Pour pousser dans ses derniers retranchements le vieux crocodile qu’est Vincent Bolloré, entouré par l’armada des communicants de Havas qui sont ses subordonnés, il faut de la méthode. Il faut avoir travaillé le sujet de la concentration des médias, et le connaître dans ses moindres détails. Et puis, surtout, il faut produire des faits, des documents, qui puissent l’ébranler.
Lors de cette audition, rien de tel n’est survenu. (...)
Vincent Bolloré a donc pu dérouler ses arguments sans la moindre gène ni la moindre contradiction véritable. Car lui, au moins, avait méthodiquement préparé la rencontre, avec sous le coude une ribambelle de « slides », que les organisateurs de la commission d’enquête ont aimablement diffusés, pour illustrer les propos de leur hôte. Étrange spectacle. Devant ces graphiques et infographies complaisamment projetés, on aurait pu croire en certains instants que Vincent Bolloré était devenu le maître de cérémonie et qu’il traitait les membres de la commission d’enquête de la même manière que lors d’une assemblée de ses actionnaires. (...)
Naturellement, les échanges ont alors porté sur le place occupée par Éric Zemmour au sein de CNews, malgré ses multiples condamnations pour incitation à la haine raciale, et sur les dérives régulières de cette chaîne. Mais les charges ont été portées de manière approximative. « La chaîne CNews n’est pas loin d’être une chaîne d’opinion », a encore osé le président de la commission d’enquête, Laurent Lafon.
Et même, quand le débat a fait un temps d’arrêt sur le cahier des charges auquel sont soumis les chaînes, qui profitent d’une fréquence publique et qui sont donc soumises à des obligations de pluralisme, il ne s’est trouvé personne, pas même le rapporteur, pour mettre ce cahier des charges sous le nez de Vincent Bolloré, qui a donc pu continuer à pérorer. (...)
Vincent Bolloré a pu prétendre qu’il était en fait attaché au pluralisme et que toutes les idées pouvaient s’exprimer dans son groupe ; et que, pour ce qui le concernait, il avait des convictions personnelles démocrates-chrétiennes. (...)
Cette première audition n’a certes pas été totalement inutile. En creux, par petites touches, Vincent Bolloré a tout de même livré quelques clefs de compréhension sur son caractère et ses convictions profondes. Sans doute beaucoup moins démocrate-chrétien qu’il ne le prétend, on a senti, à quelques remarques, les attaches patriotiques ou nationalistes de l’homme d’affaires, sinon même ses attaches identitaires – l’allusion aux racines françaises, à Charlemagne était de ce point de vue éclairante.
En somme, Vincent Bolloré n’a pas tombé totalement le masque. (...)
le nationalisme que revendique publiquement l’homme d’affaires est sans doute un demi-aveu.
Le résultat de cette première audition n’en est pas moins catastrophique : Vincent Bolloré a roulé dans la farine les membres de la commission d’enquête, qui pour beaucoup n’ont pas pris le rendez-vous au sérieux. (...)
L’audition, dès jeudi dans la matinée, du prochain invité, le milliardaire Bernard Arnault, confirmera si la commission d’enquête est, ou non, en train de rater sa cible. Ce qui serait gravissime, car jamais depuis la Libération, la normalisation des médias n’a pris en France une tournure aussi inquiétante.