Tout était calme vendredi matin dans les rues de Bordeaux. Pourtant, le cirque du Grand débat, dans le cadre de sa tournée nationale, faisait halte dans la ville d’Alain Juppé avec en tête d’affiche son animateur-vedette, Emmanuel Macron. Tout était calme, la représentation se tenait à la préfecture, en présence des seuls maires des chefs lieux de canton et des députés et sénateurs de Gironde. Point de trouble- fête, point de vilain gilet jaune, la police quadrillait la ville, on se serait cru en état de siège avec des hommes en armes à tous les coins de rue.
La manifestation prévue pour célébrer et accompagner cette visite - et dont la demande avait été déposée lundi en préfecture par le syndicat Sud - avait été finalement interdite jeudi en fin d’après midi, empêchant de facto tout recours administratif. Tout était calme, propice au dialogue constructif et Alain Juppé “impressionné par la faculté d’écoute du président” achevait avec cet accueil et cette journée particulière le mandat de maire qu’il avait exercé pendant plus de 20 ans dans une ville qui regorge désormais de gilets jaunes.
Tout était calme donc, avec des rues silencieuses, vides de manifestants dissuadés par l’interdiction et l’ampleur phénoménale du dispositif de sécurité. Les élus étaient en réunion avec le Président pour présenter leurs doléances, pendant que les citoyens qu’ils sont censés représentés étaient tenus fermement à l’écart.
Tout était calme et Alain Juppé, nommé récemment au Conseil constitutionnel, en était probablement satisfait, lui qui ne cesse de dénoncer depuis le début du mouvement la violence des gilets jaunes dans sa ville. Emmanuel Macron, pourtant à l’écoute, ne pouvait rien entendre, les revendications étaient étouffées, assourdies par une trame policière particulièrement hermétique.
Le pays progressivement asphyxié par des lois et des dispositifs scélérats est en passe de devenir silencieux.
Alain Juppé lorsqu’il prendra ses fonctions le 11 mars prochain au sein de l’institution
chargée de veiller au respect des droits fondamentaux du peuple français sera-t-il soudain touché par une sorte de grâce et désapprouvera-t-il les restrictions de plus en plus manifestes au droit de manifester, sachant que le 18 janvier 1995, le Conseil constitutionnel a reconnu, dans sa décision n° 94-352 que “ la liberté de manifester est une composante majeure de la liberté d’expression” ?
Ses nouvelles responsabilités lui permettront-elles de faire taire son inclination naturelle à flatter et à respecter davantage les puissants que le peuple sachant que l’article 2 de la Constitution établit que le principe de la république est le “gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple” ? Veillera-t-il au respect des représentants du peuple, alors même qu’à Bordeaux le député insoumis Loïc Prud’homme s’est fait matraquer, samedi, par des forces de l’ordre alors qu’il s’éloignait paisiblement de la manifestation des gilets jaunes ?
On peut raisonnablement en douter : le pouvoir ne nomme pas ingénument à un tel poste quelqu’un qui a été condamné dans l’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris et qui fait partie de ces grands prédateurs qui accaparent la république pour leur profit et celui d’une petite oligarchie.
Et puis, Jupiter l’a dit : “ le pays a besoin d’un retour au calme”