Ils ont lutté pour vivre dignement, et se retrouvent au tribunal. Les délits qui leur sont reprochés : entrave à la circulation ou participation à un groupement en vue de commettre des violences. En comparution immédiate ou trois mois après leur arrestation, ces gilets jaunes sont appelés à s’expliquer à la barre. Une confrontation entre deux mondes. Récit d’une journée d’audience au tribunal de Caen.
Les mains menottées, quatre gendarmes pour les escorter, et une audience depuis un box vitré. Les trois prévenus qui pénètrent dans la salle du tribunal de grande instance de Caen, jeudi 21 mars, sont encadrés de très près. Un peu comme des criminels. Dans une salle garnie de leurs soutiens, les manifestants sont jugés en comparution immédiate, 48 heures après avoir participé au blocage filtrant d’un rond-point de l’agglomération lors d’une journée de mobilisation intersyndicale.
Le jour des faits reprochés aux accusés, un chef d’entreprise, dans sa camionnette, a d’abord forcé le barrage où se tiennent des syndicalistes et des « gilets jaunes ». Un homme est touché au genou, et certains auraient été bousculés par l’automobiliste, excédé par son attente. La rumeur se répand et les manifestants se rendent dans l’entreprise, à quelques pas, pour s’expliquer avec le conducteur. Les esprits s’échauffent. Trois manifestants sont finalement convoqués le lendemain au commissariat pour « entrave à la circulation ». (...)
« Dans le réquisitoire, j’entends une prise de position dans ce conflit entre des citoyens et le gouvernement »
« Le problème n’est pas de revendiquer des idées, mais c’est la façon de le faire, souligne plus tard la procureure de la République, Gwenaëlle Coto, dans son réquisitoire. Le blocage ne peut pas être légal. (...) La sécurité de tous est menacée. » Elle réclame cinq mois de prison ferme pour un des prévenus déjà condamné, mais pour des faits qui n’ont rien à voir avec ceux reprochés. Et des travaux d’intérêt général pour les deux autres.
« Le traitement judiciaire est de plus en plus choquant », s’exclame Floriane Gabriel, l’avocate de deux des prévenus, qui a déjà défendu plusieurs gilets jaunes. Elle remarque que la personne ayant forcé le passage n’est pas poursuivie par la justice. « On est tous dans des bouchons, en voiture, et chacun peut prendre son mal en patience, estime-t-elle. La réaction du parquet est de plus en plus violente. Aujourd’hui, dans le réquisitoire, j’entends une prise de position dans ce conflit entre des citoyens et le gouvernement. »
La manifestation était illégale, avait affirmé le président du tribunal un peu plus tôt. L’avocate brandit pourtant la déclaration déposée en préfecture, qu’elle apporte aux juges. Elle fustige les méthodes employées lors de la garde à vue avant le déferrement. Les policiers ont indiqué à son client que des témoins l’avaient vu en train de déposer des objets sur la voie, contrairement à ce que l’accusé affirme. « Personne ne l’a vu faire. C’est une façon de le piéger, dénonce l’avocate. Cela aurait pu dégénérer, entend-t-on. Peut-être, mais ce n’est pas le cas. »
Condamnés à des travaux d’intérêt général (...)
« Mon client a été détenu arbitrairement. Si on ne s’en émeut pas, alors les droits reculent »
« Sept heures sur un banc, dans un commissariat, c’est long », regrette Mathieu à la barre. « Il faudrait qu’on remette les pieds sur terre dans ce pays !, s’emporte alors le président de séance. Tous les week-ends, nos forces de l’ordre sont obligées d’intervenir, sans congés, et sont épuisées, et vous venez vous plaindre ? Ce que subissent les forces de l’ordre, personne ne s’en émeut. » « Est-ce qu’on peut faire un peu de droit, Monsieur le Président ? », lui suggère l’avocate.
Le procureur requiert trois mois de prison avec sursis. « S’agréger au mouvement des gilets jaunes revient à y participer, dès lors qu’on est interpellé à proximité d’un endroit où il y aura des dégradations, justifie le procureur sur la charge de groupement en vue de commettre des dégradations. On a quelqu’un qui transporte des couteaux. C’est une arme, même dans la poche. Les faits reprochés sont reconnus. » Sauf que Mathieu n’a pas pu participer à la manifestation, puisqu’il a passé la journée au commissariat.
« Il n’y a pas eu de manifestation à Mondeville ce jour-là. Les violences se sont déroulées dans le centre-ville de Caen », rappelle aussi l’avocate, qui pointe une décision du Conseil constitutionnel. La juridiction estime que la « participation à un groupement en vue de commettre une exaction » ne peut être formée que si la personne est bien présente, ensuite, lors des violences. « Mon client revendique son droit de manifester. Là, il a été détenu arbitrairement. Si on ne s’en émeut pas, alors les droits reculent. » Le jugement sera rendu le 23 mai 2019.