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Marie-Claude Saliceti
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Entre les lignes, entre les mots
Au nom de la sécurité ! Criminalisation de la contestation et pathologisation des marges
Sous la direction de Diane Lamoureux et Francis Dupuis-Déri : Au nom de la sécurité ! Criminalisation de la contestation et pathologisation des marges M éditeur, Saint-Joseph-du-Lac (Québec) 2016, 192 pages
Article mis en ligne le 28 octobre 2016
dernière modification le 24 octobre 2016

La question qui nous intéresse dans cet ouvrage s’apparente à une restriction de l’espace démocratique. Certes, personne ne menace d’abolir les élections, de limiter le droit de vote ou même d’en finir avec la diversité des partis politiques, au moins en ce qui concerne la politique fédérale et provinciale. Il n’en reste pas moins que la figure du père Fouettard connaît une popularité croissante en poli­tique aujourd’hui et qu’elle n’épargne même plus les institutions parlementaires.

En effet, les gens qui nous gouvernent ne manquent pas une occasion de nous rappeler leur conception du gouvernement : la majorité parlementaire donne entière liberté au parti au pou­voir de gouverner au nom du « tel est mon bon plaisir », même si notre système électoral fait en sorte que cette majorité parlemen­taire correspond en fait à une minorité des suffrages exprimés. Lois mammouths (« omnibus ») qui dissimulent des transformations majeures, périodes de questions « arrangées avec le gars des vues », recours fréquents et de plus en plus systématiques à des bâillons pour court-circuiter les maigres débats en Chambre… sans compter la tradition parlementaire britannique, qui subordonne le législa­tif à l’exécutif en instaurant une discipline de parti qui restreint la liberté d’expression et de vote des députéEs, transformant l’as­semblée parlementaire en chambre d’enregistrement des décisions du conseil des ministres. Le changement récent de gouvernement à Ottawa n’a pas mis fin à cette culture.

Les organismes indépendants du gouvernement se font plus rares (rigueur budgétaire oblige) et leur mission rétrécit comme peau de chagrin. (...)

La démocratie formelle est aussi desservie par le phénomène de la concentration de la presse. La radio et la télévision publiques subissent des coupes budgétaires énormes qui minent même leur capacité à produire de l’information de qualité. Par ailleurs, deux grands groupes de presse contrôlent la quasi-totalité des médias écrits et électroniques, et la multiplication des plateformes n’entraîne pas une multiplication des points de vue. La presse indépendante vivote.

Ceci sans considérer les rapports incestueux entre les élites politiques et économiques. La notion de service public disparaît lorsqu’on peut passer sans problème de la gestion d’un organisme public à un poste de dirigeantE d’entreprise. (...)
Si nous nous inquiétons de ce qui se passe dans les structures politiques formelles, nous sommes encore plus alarméEs par ce qui se passe là où nous sommes impliquéEs politiquement, ce que les politologues appellent la société civile. Les libertés publiques et pri­vées sont attaquées de toute part du fait d’un impératif sécuritaire qui prend prétexte de la lutte au terrorisme. Au gré des lois spé­ciales, le droit de grève semble de plus en plus inopérant. Le droit de manifester tend à disparaître, sous prétexte que les manifesta­tions ne respectent pas les règles du jeu (les fameux itinéraires), qui changent selon le bon vouloir des autorités. Les groupes commu­nautaires sont de moins en moins autonomes, l’État cherchant à leur dicter leur mission en jouant avec leur financement.

Le monde néolibéral nous conduit à une lutte des classes inver­sée. Aujourd’hui, ce ne sont plus seulement les groupes sociaux vic­times d’injustices qui s’organisent pour lutter pour un monde plus juste, ce sont les classes dominantes qui se mobilisent pour étendre leurs privilèges. (...)

Ce qu’il y a derrière tout cela, c’est la volonté plus ou moins ouver­ tement affirmée d’une overclass mondialisée d’échapper à la règle commune. Pourquoi payer des impôts pour les écoles et la santé publiques alors qu’on peut se payer des établissements et des soins privés ? Le tout sous couvert d’une « saine gestion » des dépenses publiques qu’il faut soumettre à l’austérité, dont on sait pertinem­ment qu’elle produit le contraire des effets annoncés. Le tout sous prétexte qu’« on n’a plus les moyens » (évidemment, on a diminué la contribution des plus riches au trésor public au moyen des baisses d’impôts !) et qu’il faut que chacune (de préférence, les autres) paye sa « juste part ».

L’obsession sécuritaire, qui s’est emparée de nos gouverne­ments après les attentats du 11 septembre 2001, n’a pas seule­ment entraîné des aventures militaires hasardeuses en Afghanistan, en Irak, en Libye et en Syrie, elle influe sur une multitude de domaines. (...)

À l’intérieur même des forteresses que sont devenus de facto l’Europe de Schengen, le Canada, l’Australie, les États-Unis et Israël, le quadrillage sécuritaire du territoire et des populations est en constante progression. Le Patriot Act et les projets que cette législa­tion a inspirés chez les « alliés » des États-Unis prévoient non seule­ment des guerres impériales permanentes et des mécanismes de pré­vention de l’immigration légale, mais aussi une surveillance accrue des populations sur les territoires de ces pays mêmes. Surveillance électronique, caméras dans les lieux publics, restriction des libertés individuelles, arrestations préventives, certificats de sécurité, infil­tration policière des groupes militants, censure, restriction du droit de manifester, tout cela met à mal les libertés politiques conquises de haute lutte par les mobilisations antérieures. Big Brother a quitté l’aire soviétique pour venir se réfugier dans les « démocraties » occidentales. (...)