Aux opposants à ses contre-réformes libérales, Emmanuel Macron rétorque qu’ils n’ont qu’à « essayer la dictature ». De l’Élysée à la place Beauvau, on exalte l’usage « légitime » de la violence contre les manifestants et l’on nie vigoureusement le caractère systémique des violences policières. Pendant ce temps, les avocats jettent leurs robes dans les tribunaux, aux pieds de la garde des Sceaux. Arié Alimi n’a pas choisi le droit par vocation : cet avocat de 42 ans s’est pourtant imposé comme une figure de la défense des libertés publiques et du combat contre l’impunité des auteurs de violences policières. C’est ainsi qu’il a défendu la famille de l’étudiant écologiste Rémi Fraisse — tué en 2014 par un tir de grenade —, les lycéens molestés durant la loi Travail, une vingtaine de gilets jaunes ou encore Geneviève Legay — militante d’ATTAC hospitalisée après avoir croisé la route des forces de l’ordre. Il nous reçoit dans son cabinet du XVIIe arrondissement de Paris. Sous nos yeux, prévient-il, une « démocratie autoritaire » prend corps.
De Rémi Fraisse à Cédric Chouviat, quels traits communs se dégagent des affaires de violences policières que vous avez eu à traiter ?
Ces affaires ont en commun plusieurs caractéristiques. La première tient à la communication étatique, avec la mobilisation d’une sémantique destinée à masquer la réalité, c’est-à-dire la mort, la mutilation causées par des agents des forces de l’ordre. Prenons le cas de Rémi Fraisse1. Un communiqué de presse, dont on ne connaissait pas vraiment les auteurs au départ, était repris dans la presse au lendemain de son décès. On devait apprendre plus tard que le ministère de l’Intérieur était à l’origine de cette dépêche. Elle signalait un corps retrouvé sur le chantier de Sivens. C’est tout. Comme pour suggérer un décès accidentel… Dans un second temps, pour instiller le doute, on a évoqué l’usage de drogues, la présence d’explosifs dans son sac. Tout cela était faux, évidemment : l’objectif était d’orienter le public vers l’hypothèse de faits accidentels, vers un scénario acceptable, d’écarter toute responsabilité de l’État ou des forces de l’ordre. (...)
« L’objectif est toujours le même : dédouaner les forces de l’ordre, faire porter toute la responsabilité des faits sur la victime. » (...)
Ces situations de violences policières portées à leur paroxysme se sont multipliées après l’instauration de l’état d’urgence consécutive aux attentats de 2015. Les dispositions de la loi de 1955 ont été en partie intégrées au droit commun. L’état d’exception est désormais permanent. Dans ces conditions, sommes-nous en démocratie ?
Je définis la démocratie de la manière la plus littérale possible : nous avons encore un suffrage universel direct ou indirect qui permet au peuple de désigner des représentants censés mettre en pratique le programme pour lequel ils ont été élus. Il me semble que ce n’est pas la question de la démocratie qui est en jeu ici : c’est plutôt la notion d’État de droit. Ces violences posent la question du cadre légal dans lequel agissent les forces de l’ordre et l’État lui-même et celle du mode d’exercice du pouvoir. Pendant ces cinq ans, entre deux élections, sommes-nous dans un État de droit normal, traditionnel, avec des contre-pouvoirs à l’arbitraire de l’État ou de ceux qui détiennent l’autorité publique, ou les abus sont-ils à ce point systématiques qu’ils esquissent un système autoritaire ? Dans les manifestations, des militants politiques, des journalistes sont pris pour cible et au-delà d’eux, tous les citoyens sont exposés. Il y a une extension de ces violences : la perte de repères des policiers conduit à la généralisation de l’agressivité. (...)
« La violence d’État n’est pas une nouveauté. Le mouvement ouvrier l’a maintes fois éprouvée. Mais nous sommes entrés dans un cycle contemporain de violences. » (...)
Ce schéma se répand aussi à l’échelle du monde, au Brésil, aux États-Unis, en Israël, en Russie — où Vladimir Poutine commence à faire pâle figure au regard de ce que nous vivons en France, même s’il cultive des pratiques extrêmement autoritaires. Nous sommes dans cette gradation des différents types d’exercice du pouvoir dans une démocratie, décrite par Juan J. Linz. Entre démocratie et dictature, il distingue une multitude de nuances, comme celle de la « démocratie illibérale ». La mécanique électorale demeure mais à l’échelle de l’exercice du pouvoir, un autoritarisme s’affirme ; il peut conduire au basculement, avec la généralisation de l’état d’urgence, la permanence de l’état d’exception. Cette possibilité de bascule vers un État policier, où l’autorité politique se soumet au corps policier, est manifeste en France. (...)
Parler du monopole ou même de l’usage de la violence légitime relève d’une erreur de droit. Il n’y a pas de monopole de la violence légitime pour l’État. Ça n’existe pas dans le droit pénal. Toute violence, quelle qu’elle soit, est une infraction pénale. Vous pouvez ensuite avoir des faits justificatifs ou des causes d’exonération de responsabilité pénale. La légitime défense en est une, elle s’applique à tout le monde, aux policiers comme aux citoyens. Deux critères la définissent : l’absolue nécessité et la proportionnalité. Les policiers y sont eux aussi soumis. Ce qu’on peut en déduire, c’est que tout le monde, finalement, a le droit d’user de la légitime défense lorsque ces critères sont remplis. Cela met d’ailleurs les policiers et les citoyens sur le même plan en ce qui concerne l’usage de la violence. Je ne dis pas que policiers et citoyens sont astreints aux mêmes règles, aux mêmes obligations. Les policiers, par exemple, peuvent user de la violence lors d’une interpellation, comme avec l’utilisation de menottes lorsqu’ils n’ont pas d’autre choix. Mais on ne peut pas parler de monopole de la violence légitime, ce n’est pas prévu par le code. (...)
Concrètement, la question est de savoir de quel côté se situe la légitimité. La sémantique utilisée par le ministère de l’Intérieur vise à asseoir la thèse selon laquelle la violence de l’État est forcément légitime — ce qui n’est pas le cas — et celle des manifestants réagissant à cette violence, forcément illégitime. Le but est de maintenir intacts l’autorité et le pouvoir. Mais cette rhétorique ne convainc pas. Elle n’empêche plus la dégradation de l’image du pouvoir. Elle installe, dans les rangs des forces de l’ordre, un climat de permissivité. (...)
Je vous parle d’expérience. Presque tous les dossiers de violences policières — j’en ai eu beaucoup depuis une quinzaine d’années — se concluent, malheureusement, par des classements sans suite ou des non-lieux. Les choses commencent tout juste à évoluer grâce aux techniques que nous avons mises au point pour éviter cette systématicité de l’impunité judiciaire. Cela tient à la façon dont les investigations sont conduites. (...)
L’IGPN, c’est la police qui enquête sur la police. L’IGGN, c’est la gendarmerie qui enquête sur la gendarmerie. (...)
« Il y a des policiers et des gendarmes qui ne supportent pas ces situations. Ils forment une majorité silencieuse. Mais il y a une omerta, comme dans la mafia. » (...)
Prenez le cas de Cédric Chouviat : quatre policiers, dont deux stagiaires, interpellent une personne, lui font une clé de bras, une clé d’étranglement, un plaquage ventral. Ils le tuent. On peut se dire qu’ils ont peut-être mal appliqué les techniques d’immobilisation apprises à l’école. Mais alors un problème de formation se pose : c’est aussi un problème politique. Je fais mienne l’expression « violences policières systémiques », sans oublier la responsabilité individuelle dans certains cas. Elle implique un schéma, elle désigne un vrai phénomène social. Mais surtout, elle met en lumière le rôle de l’État, dont la responsabilité est engagée soit par l’action, soit par l’abstention. (...)
Tout cela, Emmanuel Macron, Christophe Castaner ne l’avaient pas appréhendé : ils sont arrivés un peu comme ça, ces gens-là. Dans un contexte où la confiance dans les institutions était déjà dégradée, ils ont essayé de « réformer » ou de transformer la société avec une vision ultralibérale, sur des bases purement idéologiques. Ces options ultralibérales n’ont pourtant aucune efficacité économique : elles garantissent le profit d’une minorité au détriment du plus grand nombre, elles cassent le lien social et dessinent une société individualiste. De quoi susciter une contestation sociale extrêmement forte, voire violente. Il ne leur reste donc plus que la force : la police. Un jour, peut-être, l’armée — je ne l’espère pas. Lorsqu’ils ont commencé à sortir les blindés de gendarmerie sur les grands boulevards de Paris, on a craint ce basculement de la police à l’armée. Mais de toute façon, la police, en soi, est un corps de plus en plus militarisé : les techniques et les armes mobilisées en témoignent. (...)
Ce pouvoir ne tiendrait donc plus que par la coercition ?
Nous sommes au-delà de la coercition. Il ne reste plus à ce pouvoir que la répression, le fracas, la violence, la douleur, la souffrance, la crainte, la peur. Voilà ce qu’ils utilisent aujourd’hui. Benoîtement : ils prétendent être, eux, victimes d’une violence sociale. C’est pire que tout, cette perversité dans la communication gouvernementale (...)
Avec le décès de Cédric Chouviat, il y a eu un vrai basculement. C’est qu’il était blanc : il suscite une empathie, une identification sociologique plus importante qu’Adama Traoré, noir, donc suspect, dans l’inconscient collectif, d’être l’agresseur méritant son sort. (...)
Le Front national, devenu Rassemblement national, est né d’une idéologie fasciste, il vise la prise du pouvoir. Sa banalisation n’est qu’électoraliste : il n’a pas changé. Ses fondateurs sont issus du régime de Vichy, de la collaboration avec le nazisme et cela, les changements de nom ne pourront jamais le gommer. Le fascisme est une idéologie en soi violente. Lorsque vous avez des policiers imbibés de cette idéologie, cela influe forcément sur les opérations de police, dans les manifestations, lors des interpellations. Vous avez une volonté d’expurger une violence, une frustration inhérente à l’extrême droite, au fascisme. (...)
lorsque vous êtes en situation de légitime défense, avec un péril imminent, avec, face à vous, la violence illégitime d’un individu sans identifiant qui vient vous frapper avec une matraque, vous avez le droit de vous défendre… Dans ce cadre précis. Je ne parle pas de légitime défense telle que la conçoivent certains groupes politiques, avec la possibilité d’aller frapper, de lancer des pavés : pas du tout. Je parle d’un cadre légal. Quand des personnes non identifiées vous frappent, vous violentent alors qu’elles n’ont pas le droit de le faire, oui, vous avez le droit de vous défendre. (...)