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Marie-Claude Saliceti
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Mediapart
Après l’inspection de la Fédération des centres sociaux, Sarah El Haïry s’attaque à toujours plus petit
Article mis en ligne le 22 avril 2021

Après s’être illustrée, en octobre 2020, par son dogmatisme lors d’une rencontre avec des jeunes sur le thème de la laïcité, la secrétaire d’État en charge de la jeunesse et de l’engagement a commandé une inspection sur la Fédération des centres sociaux. Dans le rapport d’inspection, une petite association amiénoise est particulièrement visée, au grand dam des défenseurs des libertés associatives.

« On ne pose pas des bombes, on permet juste aux gens qui n’en ont pas l’occasion de pouvoir parler et d’être écoutés », souffle Germain Telliez, éducateur populaire dans l’association amiénoise La Boîte sans projet. « Pas un euro d’argent public ne doit aller aux ennemis de la République », répond Sarah El Haïry, dans une interview donnée à Mohamed Sifaoui, le 21 mars, dans Le Journal du dimanche. Le ton est donné.

Au lendemain d’une rencontre houleuse entre des jeunes et Sarah El Haïry en octobre 2020, la secrétaire d’État ordonnait une inspection à l’encontre de la Fédération des centres sociaux. Nous avons eu accès au rapport final qui laisse présager un contrôle toujours plus accru des associations d’éducation populaire, au nom « des valeurs de la République et de la laïcité » : une application précoce de la loi « confortant le respect des principes de la République ». (...)

Lundi 8 février, l’Assemblée nationale adoptait les articles 6, 7 et 8 de la loi qui étendent les motifs de dissolution par décision administrative, et non plus sur seule décision de justice, et qui instaurent, pour les associations recourant à des subventions publiques, un « contrat d’engagement républicain » comme nous l’avions déjà raconté. En avril, c’est le Sénat qui s’est engouffré dans la brèche. Les sénateurs, dans un pot-pourri islamophobe, ont fait voter « l’amendemant UNEF » qui acte la dissolution de toutes les associations qui « interdisent à une personne ou un groupe de personnes » de prendre part à une réunion « en raison de leur couleur, leur origine ou leur appartenance ou non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion ».

« Les entraves aux libertés associatives ne sont pas nouvelles, rappelle Germain Telliez. Depuis des années et de manière insidieuse, les attaques vont du chantage aux subventions à la disqualification des associations jugées trop militantes. Aujourd’hui, ce que permet la loi anti-séparatisme c’est de faire de ces dérives la règle. C’est ce qui se passe quand la secrétaire d’État nous attaque aujourd’hui mais c’est ce qui se passera régulièrement après... »

Sarah El Haïry est de ces membres du gouvernement dont on ne parle qu’à l’occasion de leurs frasques. Sous le couvert de l’anonymat, un député de la majorité s’agace d’ailleurs de leur répétition : « À part ça honnêtement, je ne sais pas ce qu’elle fait... » Et le 22 octobre 2020, elle a fait fort. Conviée à une rencontre organisée par la Fédération des centres sociaux et socioculturels de France (FCSF) dont le sujet est la religion, elle s’illustre par son dogmatisme. (...)

« Au moment où l’un des adolescents évoque “les violences policières” et les contrôles au faciès dont certains s’estiment victimes, la ministre se lève d’un bond, n’hésitant pas à l’interrompre pour lui expliquer qu’ “il faut aimer la police, car elle est là pour nous protéger au quotidien. Elle ne peut pas être raciste, car elle est républicaine !”. » Et les journalistes présents, de ceux de la Nouvelle République à ceux de France 3, de raconter l’intransigeance de Sarah El Haïry qui s’empare alors du micro parce qu’elle ne peut pas « laisser dire ça », après que de jeunes gens ont raconté les discriminations subies parce que musulmans. Le débat se fait de plus en plus tendu et, pour tenter de clore cet épisode, la secrétaire d’État décide de se lever et d’entonner, presque seule, La Marseillaise. (...)

À la sortie de ce rendez-vous, Sarah El Haïry ne décolère pas et décide de s’attaquer aux organisateurs, à commencer par la Fédération des centres sociaux. (...)

Le vendredi 19 mars 2021, la Fédération reçoit les conclusions du rapport d’inspection. Quelques jours plus tard, elle publie un nouveau communiqué de presse : « Ce rapport final et ses recommandations apparaissent, malheureusement, à l’image des craintes que la FCSF avait pu formuler auprès de l’Inspection : orientés, avec une approche de l’Inspection qui s’est placée sous le point de vue de la secrétaire d’État... Empreints de confusions et de mauvaises interprétations sur le thème, les processus pédagogiques et le déroulement du Réseau Jeunes. Inquiétants, car ils réinterrogent clairement l’éducation populaire, ses acteurs, ses méthodes, et plus largement les libertés associatives. » Dans la version du rapport rendue publique par le ministère, les réponses complètes de la Fédération n’apparaissent même pas en annexe. (...)

Une association acculée de toutes parts

La Boîte sans projet est une association d’éducation populaire basée à Amiens depuis 2012. Elle compte quatre salariés, bientôt cinq, et bénéficie de l’agrément jeunesse et éducation populaire depuis 2019. Avant le 22 octobre 2021, elle n’était connue que localement pour ses actions. Aujourd’hui, leur quotidien fait de conférences gesticulées, de formations à l’animation sociale ou de collectes pour les plus précaires a complètement été bousculé. Le nom de leur structure est associé, dans Le Journal du dimanche, « aux ennemis de la République » par la secrétaire d’État en charge de l’engagement. (...)

Ils craignent que leur agrément ne leur soit retiré et doivent, aussi, rendre des comptes à la Région Hauts-de-France. En réaction à la polémique, le président LR de la région et candidat précoce à la présidentielle Xavier Bertrand a demandé des comptes à l’association, à la fin mars 2021. Nous avons pu consulter la réponse faite par l’association : « Nous nous rappelons qu’en 2015 la majorité régionale actuelle avait été élue suite à la mobilisation d’un large front républicain auquel nous avons énergiquement participé. Il nous semble ainsi renversant que les desiderata nauséabonds de l’opposition - à nos yeux et à ceux de nombreux habitants des Hauts-de-France les véritables ennemis de la république –, exprimés publiquement lors de la séance du 25 mars 2021, puissent être aussi diligemment acceptés », avant d’égrener, une à une, les actions menées par le salarié financé par la Région. Contactée, la Région n’a pas répondu à nos sollicitations.

« Les moyens déployés sont assez étonnants. Et tout ça a été déclenché par un moment classique d’éducation populaire : c’est-à-dire la restitution auprès d’institutionnels de débats qui se sont tenus entre des jeunes », s’agace Clément Soriad, animateur social de l’association. « Les jeunes qui sont venus à Poitiers avaient aux alentours de 15 ans, poursuit Germain Telliez. C’est la première fois qu’ils pouvaient directement s’exprimer à une ministre. On leur a refusé de participer au débat politique et en se comportant de la sorte, la ministre leur a fait comprendre qu’ils n’étaient pas légitimes. »

Dans le rapport, un sous-chapitre est dédié à l’association. On les accuse, tour à tour, d’être trop politiques ou pas assez professionnels. (...)

Par ailleurs, il est reproché à l’association d’être trop politique, d’abord par ses alliés. Le rapport précise que l’association « fait état sur son site d’un réseau d’alliés » parmi lesquels on retrouve le collectif Les Désobéissants ou encore un groupe de soutien aux « gilets jaunes » de Picardie. Dans la synthèse, les inspecteurs estiment que « par les partenariats qu’elle revendique elle se situe politiquement d’une manière non neutre voire partisane ». Et l’association de répondre : « Les gilets jaunes et Les Désobéissants ne sont pas des organisations terroristes ! On trouve ça insultant pour notre professionnalisme… Ça veut dire quoi, être trop politique ? Quand on est dans un face-à-face avec des jeunes, on n’est pas dans une réunion militante, on sait s’adapter et jusqu’à présent la formation à l’esprit critique n’est pas illégale... » (...)

Dix recommandations ont été formulées à l’issue de cette inspection. Parmi elles : « Demander aux services compétents d’examiner à nouveau l’agrément “jeunesse éducation populaire” et l’habilitation des formations de l’association La Boîte sans projet », « Demander à la FCSF d’encourager les bénévoles et les salariés des centres sociaux qu’elle fédère à suivre les formations aux valeurs de République et à la laïcité », ou encore « Renforcer la transmission des principes de laïcité dans l’enseignement moral et civique ». (...)

Reste à voir si le gouvernement aura les mêmes exigences de formation et de neutralité absolue avec les invités stars de leurs États généraux de la laïcité parmi lesquels on compte déjà Caroline Fourest qui, lors du lancement, estimait que le terme « islamophobie » ne devait plus être utilisé, car il avait « tué les dessinateurs de Charlie Hebdo, ce mot d’islamophobie il a tué le professeur Samuel Paty », ou encore le philosophe Henri Peña-Ruiz qui renvoie la balle à « la mouvance décoloniale » qui tenterait d’« étrangler la laïcité »... Sous le regard bienveillant de Sarah El Haïry, qui, cette fois-ci encore, compte bien faire participer de jeunes gens, par « une grande consultation de notre jeunesse, voir comment elle s’inscrit dans cette laïcité, comment elle s’en saisit, comment elle la vit », ainsi qu’elle le développe de plateau en plateau. À condition, sûrement, que leurs réponses conviennent aux obsessions gouvernementales.