Je voudrais parler de la nécessité des limites pour pouvoir espérer un avenir pour le monde. Par « le monde » j’entends cette condition qui existe et qui a été reconnue par les philosophes il y a plus de 2000 ans. C’est-à-dire ce que nous avons appelé depuis la nature, mais une nature qui intègre l’humain, la physis avant la séparation, ce que les philosophes taoïstes à l’époque appelaient les « myriades de choses », l’univers. Ils appelaient à renverser, à revenir sur cette séparation qui déjà à travers l’agriculture, la ville, les grands travaux publics avait l’ambition de dominer, et avait déjà en partie dominé, la « nature ».
Mais une stratégie de limites suffit-elle ? Et peut-elle convaincre et inspirer les jeunes générations et les générations futures à imaginer et à refaire le monde ? Il faudrait peut-être aussi installer un nouvel imaginaire basé sur la créativité et l’épanouissement de chacune et de chacun. Mais, tournons-nous d’abord vers la nécessité des limites.
Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, avaient déjà repéré le problème posé par les limites, et les dégâts provoqués par l’illimité en 1935. Ils avaient spécifiquement identifié la « technique » comme « fait décisif de la modernité ».[1] Plus tard Cornelius Castoriadis parlera de "l’expansion illimitée de la maîtrise rationnelle clairement et visiblement incarnée dans les premières formes du ’capitalisme’, programmatiquement exprimée dans les philosophes rationalistes du XVIIe siècle (Descartes, Leibniz)" ce qui donnera "le capitalisme industriel…puis l’invasion de la ’rationalisation’ dans tous les domaines de l’activité sociale, et finalement la course folle de la techno-science autonomisée que nous connaissons aujourd’hui".
Quand Ellul discute des limites, il s’appuie sur Ivan Illich et fait ressortir la distinction entre seuils et limites :
Les seuils représentent les bornes entre lesquelles l’action de l’homme (et la technique) doit se situer pour que la survie reste possible. Il s’agit de nécessités. Et lorsque nous parlons de nuisances, de pollution, d’épuisement des ressources, nous désignons des seuils…. Il s’agit alors simplement des conditions de survie. Mais ceci n’est rien pour la création d’une civilisation, d’une culture : ici l’homme doit se fixer à lui-même des limites qui constituent le dessin d’une culture. Ici parait le volontaire et le délibératif… la "croissance zéro" n’est en rien la garantie d’apparition d’une culture nouvelle, seulement la possibilité.… C’est la fixation des limites qui est créatrice de liberté, contrairement à ce que l’on croit…, je ne crois que rien n’est aussi fondamental que ce problème des limites volontaires. (...)
Pour Castoriadis, et dans des termes qui nous rappellent Ellul et Illich : "Un changement d’attitude envers la nature est indispensable. Nous devons nous défaire des fantasmes de la maîtrise et de l’expansion illimitées, arrêter l’exploitation sans bornes de notre planète, cohabiter avec elle amoureusement, comme un jardinier anglais." (...)
Mais, comme Ellul nous le rappelle, les coupables de la catastrophe qui nous menace ne se limitent pas de nos jours à l’ogre, à l’homme fort, à une classe dirigeante, à un pays méchant, comme dit Ellul, « tous les hommes sont engagés dans un processus d’évolution commun…Notre monde est devenu total dans ses œuvres et ses expressions, et cette unité dépasse de loin toutes les scissions fussent-elles aussi graves que la classe ou la nation ». (...)
si Castoriadis a raison, si la limitation valable est l’auto-limitation, il nous reste du chemin à faire, s’il nous reste seulement le temps de le parcourir.
À présent, c’est une catastrophe d’ordre climatique et sanitaire qui se profile et nous savons déjà quelles sont les stratégies qu’il faudrait mettre en place, quels comportements il faudrait changer, la question demeure de savoir comment y arriver, par quelle force sociétale.
Mais la deuxième question que j’ai posée au départ qui concerne la nécessité d’instituer un nouvel imaginaire, reste à élaborer. Il est une évidence, comme Jacques Ellul et André Gorz l’ont démontré, que le travail productiviste est non seulement dépassé en tant qu’activité humaine, mais qu’il est indéniablement nuisible à notre environnement, et de plus se fait au détriment de l’épanouissement humain. (...)
il ne suffit pas d’imposer et de s’imposer des limites, ce qui est déjà en train de se faire dans les pays les plus affluents de la planète.[19] Cela serait un gaspillage total, qui en tout cas ne fonctionnerait pas longtemps, de simplement « libérer » les gens du travail pour qu’ils passent leur temps devant les écrans. Il y aurait la possibilité de créer de l’art public, de repenser et de construire de manière écologique notre « aménagement » du territoire de manière plus ludique, une sorte de « New Deal » post-consumériste, et post-travail. Il faudrait repenser nos systèmes de santé les rendant plus humains, et en finir avec les traitements et la dominance d’une médecine industrielle. Il faudrait replanter les plantes médicinales en provenance de la planète entière, partager les connaissances des médecines d’antan et d’ailleurs. De nouvelles technologies seraient développées uniquement là où un besoin communautaire serait clairement démontré et pas seulement parce nous serions en mesure de les développer.[20] Il faudrait construire de nouvelles habitations, restaurer les anciennes, tout cela en respectant les souhaits des communautés, et des peuples. Et dans chaque voisinage la créativité artistique, les arts plastiques, l’art public, les spectacles théâtraux, la musique auraient une place centrale. Toutes ces activités seraient au cœur de l’enseignement avec l’histoire mondiale à la place d’honneur, une histoire qui prendrait en compte l’impact négatif du colonialisme européen et du capitalisme industriel.
Et puis l’urgence dans les trente ans à venir serait l’accueil des réfugiés. Il faudrait que les gens s’organisent pour gérer toutes les crises liées au changement climatique : en particulier les migrants et les réfugiés qui auraient et continueraient à avoir besoin pendant longtemps d’aide pour reconstruire leurs vies. Il faudrait aussi beaucoup de gens pour enseigner les langues ; les barrières linguistiques devraient tomber, et la dominance de quelques langues serait remplacée par un nouveau multilinguisme. Ainsi, dans le petit nombre d’heures travaillées il y aurait énormément à accomplir pour tous. Ainsi, une vie sans marchandises ne serait pas vécue comme une misère, comme une pénurie, mais plutôt comme une libération. Là déjà nous voyons l’esquisse d’un programme non seulement pour assurer la survie mais pour commencer à construire une vie digne pour nos descendants.
Comment y arriver ? On ne peut que revenir à Castoriadis, car s’il n’a pas élaboré à quoi ressemblerait une société après l’imposition des limites, il a tout à fait raison de souligner la nécessité de procéder de manière réellement démocratique, car la mise-en-place des limites est « la tâche et l’œuvre des individus (des citoyens) éduqués par et pour la démocratie ».[21] En effet, à quoi bon de « sauver la planète » si c’est pour vivre sous une dictature qui impose non seulement des limites de consommation mais également des limites idéologiques ?
Mais cette éducation dont parle Castoriadis doit également être une exigence populaire, et cette éducation révolutionnaire doit déjà être gérée de manière démocratique comme un vaste réseau d’universités populaires et non pas par l’état.
Les mouvements populaires d’aujourd’hui tel Extinction Rebellion laissent espérer que la troisième décennie du vingt-et-unième siècle sera un moment où l’humanité se réveillera enfin de son long sommeil.