La construction d’une représentation selon laquelle un.e musulman.e (et plus largement un.e arabe) et/ou un.e membre de la gauche solidaire de la cause palestinienne sont, à priori, des personnes véhiculant un nouvel antisémitisme (qui s’ajoute à celui de l’extrême droite) est en cours depuis au moins 1974 avec un livre paru sous l’égide de l’Anti-Defamation League (p156) « en réponse à l’accueil international que reçoit la lutte palestinienne et à l’ombre que cette dernière projette sur l’image de l’Etat d’Israël », rappelle Roland Laffitte dès le prologue de son livre (p11).
Mais c’est en réaction à une nouvelle offensive en France des tenants.tes de cette construction, les signataires.trices du « Manifeste contre un nouvel antisémitisme » initié par M. Philippe Val, que Roland Laffitte a rédigé ses « Mises au point ». (...)
Dans cette perspective, de favoriser la construction d’une pensée plutôt que l’affrontement de regards, la notion de judéophobie, préférée à celle d’antisémitisme, développée dans la première partie, est très utile. Dans le sillage de Maxime Rodinson, Roland Laffitte avance ainsi que le terme « antisémitisme » a une dimension éternelle peu propice à construire un regard complexe plus proches des réalités historiques et actuelles qui déclinent, selon les espaces et les temps, différentes judéophobies.
« Pour en finir avec la discussion sémantique sur le terme antisémitisme, il est très difficile de ramer à contre-courant, d’aller totalement contre l’usage. Mais, sans bannir complètement le mot, il est souhaitable de le réserver au phénomène historiquement circonscrit de la vague de haine anti-juive qui a culminé dans la Shoah. C’est bien plus utile pour combattre, comme tous les racismes, le racisme antijuif, et en particulier ses formes qui trouvent leurs justifications dans les antijudaïsmes, aussi bien chrétien qu’islamique ou athée, et toutes les judéophobies. » écrit Roland Laffitte page 61.
Relativité du regard, précisions terminologiques, autant de postures judicieuses quand l’enjeu n’est pas de terrasser l’altérité mais de s’éduquer à la reconnaître. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, comme le conclu Roland Laffitte p231 : « Il est grand temps qu’à commencer par l’École et les médias qui sont de la responsabilité des pouvoirs publics, notre société s’habitue au fait qu’elle compte dans ses membres des millions de concitoyens ayant comme une des facettes de leur personnalité, [la] religion ou [la] culture islamique. Il est temps qu’elle les accepte comme tels, et que, loin des sirènes du mépris et de la haine qui font d’eux la personnification d’une altérité menaçante, elle les considère comme une vraie richesse. »
Partant de là, il peut paraître étonnant pour une personne qui s’attendrait alors à un livre « objectif », au sens hégémonique du terme, de constater que Roland Laffitte s’oppose clairement à l’analyse de la situation proposée par les signataires.trices du Manifeste : n’y’aurait-il donc aucune pertinence dans leur analyse ?
Non. Il n’y en a pas, affirme à juste titre Roland Laffitte.
Tout simplement parce qu’il ne s’agit pas d’une analyse mais d’une vision. Il est effectivement impossible d’asseoir une analyse sur des données qui ne sont pas fiables. C’est ce que démontre Roland Laffitte.
En matière statistiques, pages 170/178, dans son point « Sur l’utilisation partisane des statistiques ». En cela il fait écho à l’analyse des statistiques officielles sur l’antisémitisme de Dominique Vidal : « […] le ministre de l’Intérieur annonce une augmentation de 74% en 2018 des violences antijuives. Christophe Castaner oublie toutefois de signaler que les années précédentes ont connu de fortes diminutions. Si bien que, si le nombre, malheureusement trop important, d’actions recensées est de 541 en 2018, il atteignait 851 en 2014... »3.
Mais aussi en matière historiques, pages 141/146 pour ne parler que de la violente essentialisation des musulmans.nes, du Coran, de son prophète, les identifiants à des nazis, fascistes et autre « massacreur de Juifs ».
L’existence d’actes « antisémites », y compris de la part d’arabes, musulmans.nes et/ou de membres de la gauche solidaire du peuple palestinien, comme la manipulation de certaines de ces personnes par des antisémites, est une réalité. Cela doit être dénoncé, combattu et transformé.
Mais pour passer de faits à une analyse globale, à la dénonciation d’un système, il y a une rigueur méthodologique et intellectuelle à respecter. Ce que ne respectent pas les personnes ayant écrit le Manifeste.
Dans le cadre d’une démarche intellectuelle permettant un positionnement raisonné assurant les bases d’un engagement, il devient donc évident de s’y opposer. Tant est si bien que, comme le rappelle Roland Laffitte (p10), il a existé un malaise au sein même des signataires.trices du Manifeste.
La rigueur de ce livre se retrouve donc dans ses points. Nombreux, ils sont une mise à portée de dimensions très peu vulgarisées de l’histoire de la situation. (...)
A l’heure où les députés.ées devraient être amenés.ées à voter pour ou contre une résolution favorisant l’assimilation de toutes dénonciations de la politique de l’Etat d’Israël à de l’antisémitisme, Il y a un intérêt particulier à diffuser ce livre qui apporte beaucoup à la déconstruction de tous les racismes.