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Allain Bougrain-Dubourg : « M. Macron ne comprend rien à la biodiversité, il est hors-sol »
Article mis en ligne le 6 septembre 2020
dernière modification le 5 septembre 2020

La saison de la chasse s’ouvre en France sous la bénédiction d’Emmanuel Macron, explique le président de Ligue pour la protection des oiseaux dans cet entretien, alors que les populations d’oiseaux déclinent à grande vitesse.

Le 27 août, Emmanuel Macron a suspendu pendant un an la chasse à la glu mais dès le lendemain, sa ministre de la Transition écologique, Barbara Pompili, autorisait par arrêté le tir de 17.500 tourterelles des bois. Comment réagissez-vous ?

Allain Bougrain-Dubourg — Je suis écœuré. C’est en contradiction complète avec les attentes de la société. Aujourd’hui, l’opinion publique est devenue très sensible aux questions de la biodiversité et du bien-être animal mais le gouvernement méprise ces demandes.

C’est délirant. Alors que le déclin de la faune est dramatique, l’exécutif va autoriser, à nouveau, la chasse d’une espèce à l’agonie ! Les tourterelles des bois ont perdu 80 % de leur population en trente ans. L’Europe nous a déjà demandé de cesser le feu et la France a même été mise en demeure. Les scientifiques sont inquiets. Le Comité d’experts sur la gestion adaptative dit qu’il faut à tout prix arrêter l’abattage des tourterelles si on souhaite endiguer leur déclin d’ici dix ans. Pendant des années, on a laissé faire le braconnage. Dans le Médoc, on tirait les tourterelles dès le mois de mai à leur retour d’Afrique alors qu’elles allaient se reproduire.

Avec cette décision, j’ai l’impression que Barbara Pompili est définitivement en train de se noyer. Elle avait déjà plongé à cause des néonicotinoïdes, puis repris un peu d’oxygène avec la suspension de la chasse à la glu mais dès le lendemain, on lui a remis la tête sous l’eau avec l’autorisation de la chasse aux tourterelles. Je le dis avec tout le respect que je lui porte. Je la sais courageuse et déterminée mais, à l’évidence, ce n’est pas elle qui décide sur la chasse, c’est le président de la République, qui a une affinité particulière avec le milieu cynégétique. Je suis d’ailleurs étonné que ce soit lui qui s’exprime sur le sujet et qui explique comment on va gérer telle ou telle chasse. Est-ce là son rôle ? N’a-t-il pas d’autres priorités que de recevoir les chasseurs à l’Élysée pour parler de la glu et de pratiques d’un autre temps alors que nous traversons une crise économique, sociale et sanitaire ? (...)

Pour être franc, je préfère, mille fois, débattre avec un Valéry Giscard d’Estaing, grand chasseur devant l’éternel qu’avec un Emmanuel Macron, qui ne chasse pas mais qui est complètement hors-sol. Il ne comprend rien à la biodiversité. Il nous a toujours traités, nous, les associations naturalistes, avec dédain. Il roucoule avec les chasseurs en espérant gagner le vote de la ruralité mais il se trompe. La ruralité, ce n’est pas les chasseurs ! (...)

Pour vous opposer à l’abattage des tourterelles, vous avez décidé de saisir en référé le Conseil d’État, avez-vous des chances de gagner ?

En annonçant qu’il autorisait vendredi 28 août la chasse aux tourterelles, le gouvernement a été particulièrement inélégant. Il a pris l’arrêté la veille de l’ouverture de la chasse. Le temps que notre recours soit examiné, il se sera passé au moins une semaine pendant laquelle les chasseurs auront tout le loisir de tirer les tourterelles…

Mais sinon, oui, nous avons des chances de gagner ce recours. Nous avons déjà eu plusieurs victoires juridiques. Par exemple, nous avons gagné 13 fois contre l’État, qui tente chaque année de prolonger la chasse aux oies en février. France nature environnement a gagné trente fois devant le tribunal administratif pour s’opposer à la chasse au grand tétras dans les Pyrénées alors que cet oiseau est en état de conservation dramatique.

Une chose m’a toujours surpris en droit. Si un citoyen fait une faute et qu’il récidive, on va alourdir sa peine. Il risque de se retrouver en prison. Si l’État persiste dans l’erreur et est condamné à plusieurs reprises, treize fois de suite, comme pour la chasse aux oies en février, sa peine reste la même. C’est indécent. Il existe un décalage entre le traitement que l’on réserve aux citoyens et celui que l’on donne à l’État. (...)

Vous alertez également sur le fait que plusieurs espèces d’oiseaux chassées en France sont menacées d’extinction…

Il y a 64 espèces d’oiseaux chassables en France contre une moyenne de 20 à 30 espèces chassées dans le reste de l’Europe. Sur ces 64 espèces, 18 sont sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) et gravement en danger. Le candidat Macron que j’avais rencontré en tête-à-tête en 2017 s’était engagé à retirer les espèces menacées de la liste mais il ne l’a évidemment pas fait. Ce retournement a aussi contribué à la démission de Nicolas Hulot.

J’insiste, mais il faut bien comprendre que nous traversons une crise terrible en matière de biodiversité et c’est particulièrement visible chez les oiseaux. La population de moineaux friquets a diminué de 60 % ces dix dernières années, celle des moineaux domestiques de 73 %, celle des bouvreuils pivoines de 41 %, celle des bruants jaunes de 45 %. En 30 ans, les hirondelles rustiques ont perdu 42 % de leurs effectifs. En 18 ans, le nombre de verdiers d’Europe a diminué de 51 % et celui des chardonnerets de 35 %. En 2016, une loi avait été adoptée avec un titre ambitieux « la reconquête de la biodiversité ». Quatre ans plus tard, on peut observer que non seulement, on ne l’a pas reconquis mais on n’a même pas stabilisé son déclin. En France, seulement 20 % des écosystèmes remarquables sont dans un état de conservation favorable. (...)