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Marie-Claude Saliceti
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Mediapart
Affaire du Pont-Neuf : le policier a tué en tirant dans le dos
Article mis en ligne le 16 juin 2022
dernière modification le 15 juin 2022

Fin avril, un policier a tiré à dix reprises au fusil d’assaut sur une voiture, faisant deux morts et un blessé grave sur le Pont-Neuf, à Paris. Les premiers éléments de l’enquête, auxquels Mediapart et Libération ont eu accès, mettent à mal la thèse de la légitime défense : les balles mortelles ont atteint les victimes par le côté et l’arrière.

Dimanche 24 avril, juste avant minuit, une Polo criblée de balles vient s’encastrer contre un trottoir du Pont-Neuf. Touché à la tête, le conducteur ne bouge plus. Le passager avant, son frère, sort de la voiture couvert de sang et marche quelques mètres en hurlant : « Vous l’avez tué, vous l’avez tué ! » Puis il tombe face contre terre, mort lui aussi. Le passager arrière, blessé au bras, parvient à se traîner jusqu’à un muret pour s’y appuyer.

À peine quatre heures après la réélection d’Emmanuel Macron, un contrôle réalisé par cinq policiers vient de connaître une issue dramatique en plein cœur de Paris : deux morts, âgés de 25 et 31 ans, et un blessé grave. Le gardien de la paix Quentin L., 24 ans, a tiré dix fois sur la voiture avec son fusil d’assaut.

Dans les jours qui suivent, le policier est mis en examen pour « homicide volontaire » (sur le conducteur), « violences volontaires ayant entraîné la mort » (du passager avant) et « violences volontaires » (sur le passager arrière). Présumé innocent, il invoque la légitime défense face à une voiture qui lui fonçait dessus. À l’appel du syndicat Alliance, une partie de ses collègues manifeste pour protester contre le sort réservé à ce fonctionnaire qui n’aurait fait « que son travail ».

D’après les premiers éléments de l’enquête, auxquels Mediapart et Libération ont eu accès, plusieurs raisons expliquent pourtant pourquoi la légitime défense du policier - supposant une riposte « nécessaire », « immédiate » et « proportionnée » à l’attaque – a été écartée à ce stade. (...)

Les premières analyses balistiques réalisées sur la voiture révèlent des impacts de face, mais aussi sur le côté et à l’arrière, alors que le véhicule avait dépassé Quentin L. et ne représentait plus de danger. Selon les constats des médecins légistes, ce sont ces dernières balles qui ont provoqué la mort des deux victimes. Enfin, le policier a mis en danger deux de ses collègues, qu’il a failli toucher, tandis qu’un autre agent se couchait sur un passant pour le protéger.

Destiné à « riposter efficacement contre un ou plusieurs individus lourdement armés, déterminés et souvent porteurs de gilets pare-balles », selon une note de la préfecture de police, le fusil d’assaut HK G36, une arme de guerre, nécessite de suivre une formation de seulement deux jours.

Ce soir-là, sur les cinq membres de l’équipage qui patrouillait sur l’île de la Cité, quatre étaient habilités à manier cette arme et devaient s’en charger à tour de rôle. Quentin L., qui a effectué sa formation à ce fusil deux semaines auparavant, est le premier à le porter. Mais au moment où il en fait usage, les individus qui lui font face ne sont ni « lourdement armés » ni « porteurs de gilets pare-balles ». (...)

Les auditions des policiers témoignent de l’effroi qui les a saisis quand la voiture a démarré, mais aussi de leur surprise quand Quentin L. a commencé de tirer - certains ignorant même l’origine des tirs. (...)

Pour la famille des victimes, ce qui s’est passé sur le Pont-Neuf est inacceptable. « Je ne comprends pas que l’on tire dans la tête et la poitrine alors qu’il y avait d’autres moyens d’arrêter la voiture », s’interroge la sœur de Boubacar et Fadjigui dans son dépôt de plainte pour « homicide volontaire ». (...)

Pour la famille des victimes, ce qui s’est passé sur le Pont-Neuf est inacceptable. « Je ne comprends pas que l’on tire dans la tête et la poitrine alors qu’il y avait d’autres moyens d’arrêter la voiture », s’interroge la sœur de Boubacar et Fadjigui dans son dépôt de plainte pour « homicide volontaire ». (...)

« Je ne comprends pas non plus qu’on tire sur le passager qui n’avait aucune prise sur l’action de la voiture. En visant dans la tête, surtout avec une arme de guerre en l’occurrence, le policier savait qu’il allait tuer la personne. Pour moi, ils avaient l’intention nette et précise de tuer mes frères. » (...)

L’un des grands frères de Boubacar et Fadjigui, très choqué, a coupé court à son audition au bout de quelques minutes. « J’ai rien à vous dire. Mes frères sont morts, ils les ont tués… et ils ont tué ma mère en même temps. » Il estime que les policiers auraient pu « tirer dans les roues ».

L’intervention du Pont-Neuf a aussi des conséquences pour le policier qui a tiré. Jusqu’ici, « tout allait très bien dans ma vie », a confié Quentin L. à l’enquêtrice sociale rencontrée pendant sa garde à vue. Dans son rapport, celle-ci note que le jeune homme originaire de La Réunion, arrivé seul en métropole pour intégrer l’école de police en décembre 2019, apparaît « bouleversé sur le plan émotionnel » et « accablé par sa situation pénale ». Entré dans la police en 2019, il avait pris ce poste de nuit en février 2021 au moment de sa titularisation.

Désormais privé d’arme par son contrôle judiciaire, Quentin L. a l’interdiction d’exercer son métier au contact du public et de fréquenter ses anciens collègues. Il est retourné vivre à La Réunion en attendant de connaître son sort judiciaire. (...)