Barack Obama a décidé ce vendredi d’abandonner la construction de l’oléoduc Keystone XL qui devait faciliter l’exportation du pétrole des sables bitumineux de l’Alberta, après des années de mobilisation et d’actions massives de désobéissance civile non violente. Les six leçons à retenir pour les mouvements pour la justice climatique.
Sept années de mobilisations. Sept années d’actions locales, de guérilla juridique et de désobéissance civile pour ralentir, bloquer ou saboter – pour reprendre le terme utilisé par Erri du Luca à propos du Lyon-Turin – la construction du pipeline Keystone XL. Autant d’actions auxquelles des dizaines de milliers d’activistes ont pris part, depuis le tracé du pipeline jusqu’à Washington (voir le récit de cette action de désobéissance civile devant la Maison Blanche qui a conduit à l’arrestation de 1000 personnes) et qui sont venues à bout de cette pièce majeure de l’industrie pétrolière américaine prévue pour désenclaver l’exploitation du pétrole issu des sables bitumineux en Alberta.
Porté par le consortium TransCanada et lancé en 2008, le pipeline, d’un coût de 4,7 milliards d’euros, devait acheminer 830 000 barils par jour de brut vers les raffineries texanes du golfe du Mexique, sur un tracé de près de 2000 km depuis Hardisty (Alberta) jusqu’à Steele City (Nebraska). Traversant des zones écologiques fragiles, ce projet de pipeline était férocement soutenu par les autorités canadiennes et les industriels pétroliers d’Alberta, mais également par les lobbies et les Républicains des Etats-Unis. Malgré la pression de ces derniers, désormais majoritaires au Sénat, Obama vient donc de rejeter la possibilité d’engager le traité international nécessaire pour que ce pipeline Etats-Unis-Canada soit construit. (...)
1) Les victoires ne tombent pas du ciel
Disons-le aussi clairement que possible : Barack Obama n’a pas pris cette décision parce que quelques experts et quelques ONG bien intentionnées ont mis sur son bureau des rapports, des courbes et des chiffres qui justifiaient l’incompatibilité climatique de projet de pipeline. C’est bien parce des groupes indigènes, de jeunes, d’agriculteurs, de militants écologistes, de simples citoyens et de personnalités se sont mobilisés sans relâche depuis des années, au risque de se faire arrêter et d’être brutalisés par les forces de police, que Barack Obama a prêté attention à ces mêmes rapports, courbes et chiffres sur la base desquels il justifie aujourd’hui le rejet du pipeline. (...)
2) Une claire victoire des écologistes contre l’industrie fossile (...)
Il y a quelques années, les mobilisations et les arguments des opposants au Keystone XL étaient traités avec mépris ou, au mieux, indifférence, par les promoteurs et soutiens du projet, persuadés que le pipeline serait bâti avant la fin de l’année 2011.
Aujourd’hui, les Républicains et les lobbies pétroliers sont vent debout contre la décision. Jeb Bush, candidat et favori de la primaire des Républicains, fait désormais d’Obama un agent de l’étranger en déclarant que sa décision est « une attaque contre l’économie américaine et l’emploi ». A travers cette décision, qui pourrait bien-entendu être remise en cause lors de la prochaine mandature, Obama privilégie les défenseurs de l’environnement au détriment de l’industrie pétrolière. (...)
3) Une victoire au nom de la lutte contre les dérèglements climatiques
Pour l’association 350 .org qui a été à la pointe de ce combat aux Etats-Unis, c’est la « la première fois qu’un dirigeant mondial rejette un grand projet d’infrastructure en raison de son impact sur le climat ». Pour Bill McKibben, l’un de ses dirigeants, cette décision « établit un précédent qui promet de bouleverser l’industrie des combustibles fossiles au niveau mondial ». (...)
4) C’est une certaine vision du monde qui est ébranlée.(...)
Cette victoire n’est qu’une infime partie du chemin à parcourir, c’est évident. Mais cette décision, et les motifs qui la sous-tendent, doivent pouvoir servir d’appui significatif pour rejeter tous les projets nocifs pour la stabilisation des régimes climatiques et exiger qu’il soit accordé une priorité absolue à la lutte contre les dérèglements climatiques. Au-delà du rejet spécifique du Keystone XL, cette décision d’Obama donne également raison à tous ceux qui rejettent le monde qui accompagne ce projet (...)
5) La désobéissance civile de masse légitimée
Le mouvement contre le Keystone XL est probablement le plus large mouvement de désobéissance civile jamais vu pour une cause écologique aux Etats-Unis. Alors que nos sociétés sont confrontées à des choix énergétiques décisifs pour l’avenir, ces vastes actions de désobéissance civile permettent d’entraver des projets climaticides mais aussi, et surtout, d’interpeler l’opinion publique sur l’aberration que constitue la construction de nouvelles infrastructures fossiles.
Face à l’urgence climatique, désobéir n’est plus une option parmi d’autre, mais le moyen de faire prendre conscience de l’impossibilité de continuer comme si de rien n’était. Les actions de désobéissance civile de masse permettent, en plus d’obtenir des victoires, de marquer notre détermination, d’instiller le doute chez ceux qui ne veulent rien changer et inscrire un sentiment d’anormalité dans le débat public. (...)
6) De Keystone aux lignes rouges pour le climat en passant par NDDL
Le message que les activistes du climat mobilisés contre le Keystone XL nous envoie est clair : c’est par des actions de désobéissance civile et mobilisations de masse contre les projets climaticides que nous pourrons inverser le rapport de force. Grâce à eux, la ligne rouge pour le climat consistant à ne pas construire le Keystone XL n’a pas été franchie. C’est à nous de faire qu’il en soit de même ailleurs dans le monde. A nous de transformer la mobilisation citoyenne pour la COP21 en une immense mobilisation contre les grands projets inutiles, par exemple ! Notre-Dame des Landes, ligne rouge de la lutte contre les dérèglements climatiques, ne doit pas se faire (...)
NB : Une victoire n’est jamais définitive
En réaction à l’annonce d’Obama, l’entreprise TransCanada, dont l’action chutait de 5 % à la Bourse de New York, a annoncé vouloir « examiner toutes les options en réponse au refus du permis du Keystone XL ». Parmi ces options, TransCanada a déjà annoncé qu’elle envisagerait de poursuivre les Etats-Unis devant le tribunal d’arbitrage de l’accord de libre-échange nord-américain (ALENA). En effet, l’Alena prévoit, sur demande des Etats-Unis, qu’il n’y ait aucune restriction au commerce de l’énergie entre les Etats-Unis et le Canada. La décision de Barack Obama pourrait donc être interprétée comme une restriction inacceptable au libre-échange en matière d’énergie entre les deux pays et être attaquée par les promoteurs du pipeline. Nouvel exemple qui montre que lutter efficacement contre les dérèglements climatiques nécessite impérativement de remettre à plat les politiques de libéralisation du commerce et de l’investissement.