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À propos des « pièges de l’identitarisme »
Leïla Cukierman membre du collectif Décolonisons les Arts, ancienne directrice du théâtre Antoine Vitez de Ivry-sur-Seine
Article mis en ligne le 13 avril 2021

La direction du PCF a condamné les manipulations visant à interdire l’Unef et à discréditer la gauche mais dénonce aussi les prétendues pratiques d’enfermements identitaires du syndicat étudiant. Positionnement incompréhensible, si l’on ne prend pas la peine de lire sur le blog de Christian Picquet et qui semble en être la source, un article intitulé « Au-delà des polémiques sur l’Islamo-Gauchisme, les pièges de l’identitarisme ». Réponse collective à cet égarement.

Cet article commence par une condamnation en bonne et due forme de Frédérique Vidal et du pouvoir Macronien, en soutien au monde de la recherche, en défense des libertés académiques.

C’est le moins qu’on puisse attendre de la part d’un dirigeant du PCF.

Il est émaillé de rappels contre le racisme, pour l’émancipation de l’humanité, le pluralisme culturel, l’universalité des droits.

Il argumente contre les « campagnes de détestation » contre les musulmans et des anciens colonisés, par « l’extrême-droite occidentaliste ».

Il concède la grande « insuffisance du travail de mémoire sur les conséquences de la colonisation » et refuse toute discrimination.

Autant de rappels dans lesquels chaque communiste se retrouvera.

Mais très vite, après la défense du pluralisme des recherches universitaires, apparaissent des amalgames, viennent des attaques en règle qui, accumulées, finissent par cautionner les ministres Frédérique Vidal et Jean-Michel Blanquer.

L’article donne ainsi prise aux arguments du Printemps Républicain et de tous ceux et celles qui, au nom de la République, fustigent les moins de 3% de chercheurs qui s’adonnent aux études décoloniales tant décriées.

Tout à coup, ces recherches deviennent ici « des opinions », « des courants » qui prêteraient le flanc à l’islamisme, au fondamentalisme, voire à des sectes d’ultra-gauche taxées d’identitaires, d’obscurantistes versant ainsi dans la dénonciation de fait (à défaut d’être revendiquée) de l’islamo-gauchisme.

L’auteur y voit des courants qui serviraient d’alibi pour substituer une lutte des races à la lutte des classes. Il renvoie dos à dos les anti-racistes d’aujourd’hui et les néoconservateurs.

Ainsi, par un renversement de causalité, l’identitarisme viendrait des exclus « enfermés intellectuels ».

Et tous les concepts de ces chercheurs dont il a pourtant revendiqué la liberté académique sont passés en revue aux fins de démontrer leur responsabilité dans l’expansion meurtrière du fondamentalisme islamiste.

Sont ainsi passés en revue sans explicitation scientifique :

La racisation
Le racisme comme rapport social de domination
La blanchité (privilège blanc)
L’intersectionnalité
La décolonialité
Le « color blindness (la race n’existe pas)
La différence entre anti-racisme moral et anti-racisme politique

Tous ces concepts des sciences sociales sont incriminés par cet article à l’instar de ceux qui attaquent la présence de l’islamo-gauchisme à l’université. (...)

Autant d’arguments de nos adversaires qui écument les ondes et les plateaux télé en amalgamant le « décolonial » et le terrorisme.

Cet article ajoute à cette longue litanie idéologique, celle de la confusion entre identité et identitarisme, entre communauté et communautarisme, celle de la prévalence de la lutte des classes sur toutes les autres luttes de la même manière qu’en un temps oublié, le PCF avait critiqué le féminisme.

Ainsi, l’identitarisme viendrait des exclus ?

Ainsi s’opère le retournement : les acteurs anti-racistes d’aujourd’hui seraient racialistes ?

La racisation est un processus d’exploitation et de domination qui a justifié l’esclavage et le code de l’indigénat, les colonisations, la soumission des populations considérées comme une humanité inférieure.

Le terme de race peut disparaitre du vocabulaire, la racisation n’en est pas moins une réalité définie comme un rapport social de domination. (...)

L’intersectionnalité est l’étude des différentes dominations : on peut être dominé-discriminé-exploité parce qu’on est ouvrier, on peut l’être parce qu’on est une femme, l’être parce qu’on est noir ou arabe, asiatique….et on peut être exploité-discriminé-dominé pour deux de ces trois raisons ou pour ces trois raisons à la fois, et d’autres encore.

Ces chercheurs accusés d’islamo-gauchisme travaillent à l’étude de la complexité des luttes, de leur articulation sur la base de l’intersection des dominations.

Le Parti Communiste devrait se réjouir de ce que des universitaires, jeunes pour la plupart, s’emparent de cette question et contribuent ainsi largement à la convergence des luttes émancipatrices. Sa responsabilité serait d’y travailler au plan politique. (...)

le racisme c’est l’attribution de traits de caractère à un groupe d’individus, leur essentialisation et leur naturalisation.

Mais enfin, dans cette période de tous les dangers néofascistes auxquels le pouvoir fait le lit,

Qui sont les identitaires ?

Qui fétichise une identité originelle ?

Qui essentialise ?

Qui assigne la jeunesse dite « des quartiers » à être des délinquants par nature alors qu’ils revendiquent une égalité en citoyenneté ?

Qui assigne tous les musulmans au terrorisme, en confondant islam et islamisme ?

Qui substitue la race à la classe ? (...)

nous qui sommes communistes, encore encartés ou non, et qui défendons l’intersectionnalité, qui participons aux luttes contre le racisme systémique comme conséquences du colonialisme et constatons la colonialité persistante dans notre société, nous serions complices (involontaires) du fondamentalisme islamiste ? Inconscients que nous sommes !

Nous serions donc de dangereux « islamo-gauchistes », nous qui sommes décoloniaux dans le combat de classe ?

A notre corps défendant certes, car inconscients que nous sommes, nous cautionnons une « séparation désastreuse » selon Christian Picquet. Tiens, revoilà le « séparatisme » cher à Macron.

Ainsi s’opère le retournement pratiqué sur les ondes, les plateaux et par les instances gouvernementales ou les politiciens régressifs comme Valls :

Ainsi, tous les acteurs anti-racistes d’aujourd’hui deviendraient racialistes. Quel amalgame honteux ! (...)

Pourquoi refuser de constater avec Pierre Birnbaum, (« L’aigle et la synagogue », Napoléon, les Juifs et l’État) que les comportements envers les musulmans aujourd’hui ressemblent étrangement à ceux de l’État Napoléonien envers les juifs, et les mêmes arguments y sont servis comme l’incompatibilité du judaïsme hier, de l’Islam aujourd’hui avec les valeurs de la France…..Et d’ailleurs, Gérald Darmanin assume vouloir calquer sa politique envers les musulmans sur celle de Napoléon à l’égard des juifs.

Enfin, pourquoi poser en un principe inaltérable que nul ne pourrait interroger ces trois questions : Les Lumières, la République, l’Universalisme ? Pourquoi ne pas les travailler dans leur complexité comme le font certains philosophes, historiens communistes (ou non) qui en travaillent les contradictions historiques et dialectiques ? (...)

Les théories décoloniales universitaires et militantes dénoncent un universalisme de surplomb et de domination. Elles revendiquent une universalité des droits dans le respect des singularités et le respect des luttes de chaque peuple tant il est vrai qu’on ne se libère que par soi-même en fonction des situations et histoires propres à chaque peuple. Au passage nous rappelons que l’histoire est écrite pas les dominants, et que non l’abolition de l’esclavage ne fut pas octroyée par les dominants mais arrachée par les esclaves eux-mêmes. Les exploiteurs esclavagistes reçurent rétribution de la perte de leurs esclaves par la République et les anciens esclaves eurent pour seul recours d’aller se vendre pour rien. Leurs descendants meurent aujourd’hui du chlrordécone.

Toute critique de l’universalisme ne signifie pas rejeter la recherche de formes d’universalité fondées sur l’égalité entre toutes et tous, le respect du pluralisme culturel, les mêmes droits pour toutes et tous, ce que le philosophe Etienne Balibar nomme « l’égaliberté » « l’universalité singulière ». La recherche de la non-discrimination s’inscrit bien dans une perspective universaliste, celle qui vise à pluraliser l’universel. (...)

Non, le respect des singularités individuelles et collectives que Christian Picquet nomme « différentialisme » ne met pas en cause l’unité de classe et non l’étude de l’intersectionnalité des dominations ne conduit pas à la segmentation des luttes, comme le pense Fabien Roussel.

L’offensive idéologique du pouvoir, de la droite (extrême) et de l’extrême droite est à son comble sur ces sujets ; elle parvient à semer le trouble au sein des organisations de transformation sociale. La gauche en est impactée et lorsque le PCF parle « d’enfermements identitaires » dans l’UNEF ou dans les mouvements anti-racistes, il tombe dans le piège tendu par nos adversaires.

Plus globalement, il nous faut constater que cette offensive alimente les exactions violentes des groupes d’extrême-droite comme au Conseil Régional d’Occitanie ou contre les migrants. Et pour cela, nous devons faire front commun face à cette offensive.

Pour toutes ces raisons, nous souhaitons ici que tous nos députés votent contre la loi dite du séparatisme de Macron, en deuxième lecture à l’Assemblée Nationale et ne se divisent pas comme en première lecture entre un non clairement assumé et une abstention embarrassée.

Nous avons travaillé ensemble sur ces questions au cours de réunions avec de jeunes chercheurs.euses, et nombre d’intellectuels, cela mérite votre attention. (...)
Ce qui se passe actuellement dans le pays nous alarme et nous terrifie. Pour nous, être de gauche c’est s’insurger contre toutes les dominations. Or il apparaît qu’aujourd’hui une partie de celle-ci a tendance à être dans « le oui mais »

Cette contribution a vocation à alimenter et approfondir la réflexion afin de sortir des amalgames (abondamment repris dans l’article de Christian Picquet), concoctés par la doxa politique et médiatique. Il nous faut le faire sans tronquer les recherches scientifiques, sans tronquer les positions des mouvements pour la libération et l’émancipation de tous.