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Marie-Claude Saliceti
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Reporterre
À Paris, la vie sans rêve du camp de 1.500 exilés
Article mis en ligne le 22 avril 2018

Près de 1.500 exilés vivent sous les tentes du campement du Millénaire, installé sur les berges parisiennes du canal Saint-Denis. Majed, un jeune Erythréen, y trouve le temps long tandis que, à quelques kilomètres de là, les députés débattent de la loi Asile et Immigration.

À l’ombre oppressante du périphérique parisien et de son ballet incessant de pots d’échappement, des centaines de tentes vertes, bleues, rouges et grises s’agglutinent à fleur du canal Saint-Denis, sur les berges des quais du Lot et de l’Allier. Près de 1.500 êtres humains vivent sous les abris dérisoires de toile fine du camp du Millénaire. Sans intimité, exposés aux maladies et aux caprices de la météo. Rendus invisibles par le pont qui leur sert de toit. (...)

Les situations administratives des « habitants » du Millénaire sont variées. Les uns cherchent à faire enregistrer leur demande d’asile et se heurtent aux difficultés d’accès aux plateformes dédiées, saturées. Les autres attendent, faute de place en centres d’accueil, l’examen de leur demande. Selon l’association France terre d’asile, de 5 à 10 % des exilés disposeraient d’ores et déjà de documents de séjour réguliers. Restent ceux qui ne sont ni demandeurs d’asile ni réfugiés et sont à la merci d’un placement en rétention et d’une expulsion. (...)

« honte d’avoir atterri dans cet endroit, honte de dormir dans la rue, honte de galérer pour une simple douche, honte que cet endroit puisse exister dans un pays comme la France. Il y a même des mères et des bébés ! »

« Dans un endroit pareil, pas de place pour le rêve »
(...)
« Un déchirement, souffle-t-il. Mais pour la jeunesse érythréenne, c’est peut-être la seule issue pour entretenir l’espoir d’une vie meilleure. » Dans ce petit pays de la Corne de l’Afrique, plus de 700.000 personnes souffrent de la sécheresse, du manque de nourriture et des pénuries d’eau. Les droits de l’homme y sont massivement bafoués et un système de terreur pernicieux est instauré par l’appareil étatique. « Surtout, raconte Majed, le service militaire est interminable et sa durée est décidée par l’État. On peut être convoqué pour des années sans pouvoir visiter notre famille et, si on essaye de s’échapper, on risque la détention et on met en danger nos proches. » Comme lui, plus de 400.000 Érythréens, souvent jeunes, auraient quitté leur pays au cours de la dernière décennie. (...)

La route de l’exil de Majed a été ponctuée par un passage par le Soudan, puis par l’enfer libyen. « Dans ces deux pays, la situation est catastrophique et les personnes comme nous vivent un calvaire. Je savais très bien ce que je risquais : me faire enlever, torturer, mourir en mer… » Il désigne du doigt l’Estrée, la navette qui navigue sur les eaux du canal Saint-Denis, et poursuit : « Pour traverser la Méditerranée, on est monté dans un bateau qui faisait à peu près cette taille. Sauf que le nôtre était un simple pneumatique… et qu’on était 200 dessus. On a dérivé… tout le monde n’est pas arrivé au bout de la traversée. » (...)

« L’existence d’un tel campement est le symptôme récurrent de l’échec de la politique européenne d’accueil des exilés » (...)

"Le règlement de Dublin traite les demandeurs d’asile comme de la marchandise et ne prend pas en compte leurs aspirations et leurs choix. " (...)

Le jeudi 12 avril, le Défenseur des droits, Jacques Toubon, a missionné ses équipes sur le campement. « Les conditions de vie de ces personnes sont inacceptables et contraires aux droits fondamentaux dont elles doivent bénéficier », a estimé le Défenseur des droits dans un communiqué, précisant par ailleurs que « l’existence d’un tel campement est le symptôme récurrent de l’échec de la politique européenne d’accueil des exilés. Au niveau national, cette politique se traduit par une saturation des dispositifs d’accueil et par une augmentation du nombre d’exilés contraints de subir des conditions de vie si déplorables que le Conseil d’État a jugé, s’agissant de Calais, qu’elles caractérisaient des traitements inhumains ou dégradants ».

Le Défenseur des droits déplore que « les structures d’hébergement créées par l’État (centres d’accueil et d’examen de situation) ne soient toujours pas opérationnelles à ce jour. Un tel manque d’anticipation, à la suite de la fermeture prévue de longue date du centre de la Chapelle, est directement à l’origine de la situation des migrants de la Villette ».

Manque d’anticipation, ou absence d’une volonté réelle d’accueillir ? Pour Antoine Decourcelle, de la Cimade, « au fond, ça arrange bien les pouvoirs publics que l’accueil soit dégradé parce que cela rend la demande d’asile en France moins attirante » (...)

Le commissaire aux Droits de l’homme du Conseil de l’Europe, le Défenseur des droits, les avocats, juges, associations et personnels de l’asile ou encore la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté ont dénoncé le projet de loi et ses atteintes aux droits des étrangers en France. « Ce texte ne répond pas aux besoins mais à vos obsessions comptables et répressives, qui vous conduisent à des reculs sévères », lançait lundi, au sein de l’Hémicycle, Clémentine Autain (France insoumise) en s’adressant à Gérard Collomb. Le ministre de l’Intérieur défend mordicus son texte, qu’il estime « équilibré ». Il est soutenu par Richard Ferrand. Le chef du groupe La République en marche (LREM) à l’Assemblée nationale, observant la « fronde » d’une partie des députés de la majorité désireuse de voter contre le projet, a brandi la menace… de l’expulsion du groupe , mardi 17 avril. (...)