Le maire EE-LV a changé l’image de cette ville industrielle, construite entre une centrale nucléaire et ArcelorMittal. Elle sert désormais de modèle à des élus belges venus s’inspirer de l’enclave verte du Nord.
Au pied des tours HLM, ça mord. Les cannes à pêche sont de sortie à Grande-Synthe (Nord) en ce mardi de beau temps. Ici, l’eau est mise en valeur. Elle court le long des canaux. Bucolique, pour une ville-champignon construite dans les années 60 afin d’accueillir les ouvriers de la nouvelle usine sidérurgique Usinor, aujourd’hui passée dans le giron d’ArcelorMittal. Dans le bus rempli d’élus et de techniciens flamands venus en voisins, le maire, Damien Carême (EE-LV), fait office de tour-opérateur : « Vous avez l’habitude en Belgique de l’eau dans les villes, mais en France, c’est plutôt rare. » En aparté, un Belge explique sa présence : « Grande-Synthe est connu pour être une ville qui travaille sur la durabilité. » Et se moque gentiment : « Damien Carême, c’est une star ! » Plus connu, en France, pour sa politique généreuse d’accueil des migrants que pour sa fibre écologiste.
Pourtant, Grande-Synthe est la preuve concrète qu’une ville étiquetée banlieue, avec 33 % de sa population sous le seuil de pauvreté, peut être écolo sans être perçue comme bobo. Bobo. Le terme fait pouffer Julien, 29 ans, rencontré dans les locaux de l’Université populaire. Il gagne sa vie en vendant du matériel de puériculture sur le Web, en solo. « C’est un peu cliché, non ? Chaque personne devrait s’intéresser à l’écologie, car tout le monde est concerné. » Il a un lombricomposteur sur son balcon, offert par la mairie. Il apprécie sa ville, et c’est vrai qu’elle est agréable, avec ses pistes cyclables, où on voit pédaler de vieux messieurs en djellaba. (...)
Tout-voiture
Pourtant, les alentours ne font pas rêver. La ville est bordée par l’autoroute A16, avec une bretelle de sortie pour l’hypermarché Auchan et sa zone commerciale. Si on continue, on tombe sur les usines, avec le complexe sidérurgique étalé sur plus de 10 kilomètres du littoral, coincé entre la centrale nucléaire de Gravelines et le port de Dunkerque. Grande-Synthe, pensé pour le tout-voiture, avec ses tours et ses parkings, revient de loin. (...)
La sidérurgie faisait vivre 11 000 ouvriers du temps de sa splendeur, elle n’emploie plus que 2 800 personnes. Entre 1982 et 2010, Grande-Synthe passe de 26 482 à 20 900 habitants.
Aujourd’hui, la municipalité reprend du poil de la bête, à la fierté de son maire : « Au dernier recensement, on était à 24 200 habitants », claironne Damien Carême. Grande-Synthe n’a pas toujours eu bonne réputation. « C’est le désavantage de la politique de la ville : on amène des moyens, mais on colle une étiquette de banlieue », juge l’édile. Un soir de 2002, un drame projette la commune sous les feux médiatiques : un homme abat un jeune de 17 ans, à la sortie d’une salle de prières, choisi au hasard, par racisme. Mais la ville ne part pas en vrille, sûrement grâce à l’épaisseur de son réseau associatif (250 organisations sont actives). Sans doute aussi grâce à son offre sociale, sportive et culturelle à bas coût. (...)
Il a fallu changer l’image. La mairie s’y est attelée, tous azimuts. Elle a payé une campagne choc contre les discriminations, en quatre par trois. Les affiches clamaient « chefs d’entreprise, c’est mon CV ou mon quartier qui vous embête ? » Au Puythouck, une zone en périphérie, 60 000 arbres ont été plantés pour séparer ville et usines. Damien Carême prend son bâton de pèlerin et va chercher les bonnes pratiques en Allemagne, au Danemark, en Suède, en Angleterre. « En 2006, je vois ma première maison passive [isolée pour conserver au mieux la chaleur et éviter les dépenses de chauffage, ndlr] en Allemagne, dans une ville plus au nord que nous, avec un seul radiateur, le sèche-serviettes dans la salle de bains. Je me suis dit, c’est donc possible, pourquoi ça n’existe pas chez nous ? » se souvient-il. (...)
Carême a une idée fixe, améliorer le reste à vivre de ses administrés, une fois les charges fixes payées, tout en améliorant la qualité de vie. L’ancien socialiste en est sûr, l’écologie est la réponse adaptée. (...)
La délégation belge garde les pieds sur terre : « Vous avez combien de personnes pour entretenir tous ces arbres ? » demande l’un des participants. Le maire répond : « Nous avons plus de 700 employés municipaux, dont une centaine aux espaces verts. » Les yeux s’écarquillent, et ça chuchote : « Comment il fait pour payer tout cela ? » Grande-Synthe vit un paradoxe : une population pauvre, mais une ville riche, grâce à ArcelorMittal. La chambre régionale des comptes note « le niveau particulièrement élevé des recettes, de 63,7 millions d’euros en 2016, soit le double de la moyenne par habitant » des communes de cette taille. Et le nombre d’employés municipaux est digne d’une ville de 60 000 habitants, soit trois fois la taille de Grande-Synthe, avec beaucoup de contractuels. « Ces emplois aident des familles à remettre le pied à l’étrier, assume Damien Carême. La mairie ne peut pas régler le problème de la pauvreté, mais la politique menée a servi à préserver la dignité des habitants. » Il sait la manne précaire. Sa ville vit avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête : la fermeture du site sidérurgique et un scénario à la Florange. Mais ce défi - anticiper un désastre annoncé - sera pour le maire suivant : Damien Carême, après trois mandats, ne se représentera pas aux municipales de 2020.