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Mediapart
Vive la « polycrise » !
#crises
Article mis en ligne le 3 janvier 2024
dernière modification le 2 janvier 2024

L’historien Adam Tooze a remis au goût du jour la notion de « polycrise », devenue un des thèmes favoris des élites politiques et économiques mondiales. Enquête sur les grandeurs et misères d’une notion à la mode. Un article paru initialement dans la « Revue du crieur »

Bruno Le Maire n’est pas seulement le ministre des finances français depuis 2017, ni un écrivain prolixe. À ses heures, il est aussi prophète. Ainsi, à l’automne 2021, lors de la présentation du projet de loi de finances pour 2022, il proclame devant les députés que son budget est la première pierre d’une « grande décennie de croissance durable ». L’heure est alors à l’optimisme : l’économie mondiale semble se redresser rapidement après la crise sanitaire. Les propos de Bruno Le Maire illustrent cette euphorie très répandue à cette période dans les milieux d’affaires et parmi les économistes mainstream.

Le 1er janvier 2021, alors que les plaies du Covid sont encore béantes, un des éditorialistes vedettes du Financial Times, le journal de la City londonienne, Martin Sandbu, ouvre la nouvelle année avec un texte titré : « Adieu 2020, année du virus et salut aux “roaring twenties” ». Le terme, traditionnellement traduit en français par « années folles », fait référence aux années 1920 qui, aux États-Unis du moins, furent une période de forte croissance et de naissance de la société de consommation. La position de Martin Sandbu est simple. Les consommateurs, cherchant à oublier la crise sanitaire, comme on cherchait un siècle plus tôt à oublier les horreurs de la guerre, vont se lancer dans une frénésie de dépenses, portant l’économie dans un cycle vertueux et une « prospérité unique en un siècle ». (...) Le nouveau « buzzword »

Mais, deux ans plus tard, l’atmosphère a changé. L’inflation est revenue dans la plupart des économies, dépassant 10 % dans certains pays occidentaux, une première depuis quarante ans. Amorcé dès la mi-2021, le mouvement inflationniste s’est accéléré avec l’invasion russe de l’Ukraine l’année suivante, qui a replongé le monde dans une menace de guerre généralisée. Les salaires réels baissent, la croissance ralentit et les désastres écologiques s’accélèrent.

L’heure n’est donc plus à l’optimisme du début 2021. (...)

« polycrisis ». Ce mot devient le nouveau buzzword, le mot à la mode que tout le monde reprend dans les milieux économiques et politiques. Il sera, quelques semaines plus tard, le thème d’ouverture du débat du fameux forum de Davos, le World Economic Forum.

D’où vient ce mot ? Le terme a été remis au goût du jour par l’historien britannique Adam Tooze dès la fin de l’année 2021 et s’est répandu après le début de la guerre en Ukraine. (...)

L’historien explique le terme : « Dans la polycrise, les chocs sont disparates, mais ils interagissent entre eux, de sorte que l’ensemble est encore plus insurmontable que la somme des parties. » Tout se passe comme si les événements chaotiques se multipliaient et se renforçaient mutuellement jusqu’à aboutir à une forme de déstabilisation générale du système (économique, financier, institutionnel, écologique, etc.). « Ce qui rend les crises des quinze dernières années si désarmantes, c’est qu’il ne semble plus plausible de pointer une cause unique et, par conséquent, une solution unique », souligne Adam Tooze.

Pis, les solutions à certains aspects de la polycrise engendrent de nouvelles crises. « Plus nous réussissons à faire face [à la crise], plus les tensions montent », résume l’historien. Terrible désillusion, donc, chez ceux qui pensaient que la crise sanitaire, avec son intervention publique massive, inaugurerait une nouvelle ère de prospérité. (...)

Une notion empruntée à Edgar Morin

Cette notion de polycrise n’est pas nouvelle. Comme le rappelle Adam Tooze, elle est empruntée au penseur français de la complexité Edgar Morin, qui l’avait évoquée dès les années 1970 afin de prendre en compte la question écologique. Il l’a consacrée définitivement dans son ouvrage Terre-Patrie, en 1993. (...)

« des crises interconnectées et se chevauchant » prennent la forme d’un « complexe solidaire de problèmes, d’antagonismes, de crises, de processus incontrôlables » qui dessinent « la crise générale de la planète ». Une telle vision se distingue nettement de ce que l’on appelle en économie une « crise systémique », autrement dit une crise qui déstabilise l’ensemble d’un système mais dont le point de départ est un choc unique, donc identifiable. Dans ce dernier cas de figure, l’engrenage de la crise peut s’arrêter si l’on parvient à contenir la contagion. C’est la logique qui a présidé à la gestion des crises depuis 2008, sans succès.

Dans une polycrise, au contraire, ce type d’endiguement n’est pas possible, car la crise s’inscrit dans un enchaînement des événements si complexe qu’il devient impossible de l’arrêter. Et cela d’autant plus, comme on l’a dit, que les solutions proposées engendrent de nouveaux problèmes qui propagent la contagion dans d’autres domaines. Le monde soumis à la polycrise n’est pas figé, il est vivant : sa crise modifie son environnement, et son environnement modifie les modalités de la crise. (...)