Des centaines de migrants ont été abandonnés dans le désert, à la frontière algérienne et libyenne, après avoir été interceptés en mer par les forces tunisiennes, le 17 mars. Ce genre d’expulsion est courante en Tunisie depuis l’été 2023, mais celle-ci impressionne par son ampleur. Certaines sources évoquent un nombre total de 600 exilés lâchés au même moment dans des zones désertiques.
(...) Mais depuis cette opération d’ampleur, ces exilés interceptés par les autorités ont disparu des radars. "Ils ne sont pas revenus dans le campement", assure à InfoMigrants Abdul*, un médecin Sierra-Léonais qui vit dans les champs d’oliviers de la périphérie de Sfax. C’est là que des milliers de Subsahariens ont érigé des abris de fortune, après avoir été chassés des centres-villes par les autorités tunisiennes à l’été 2023, en attendant de traverser la Méditerranée.
Comment Abdul peut-il en être si sûr ? "Un groupe de 600 personnes qui s’évapore dans la nature, ça ne passe pas inaperçu ici", signale celui qui sillonne les camps disséminés dans la région pour soigner les migrants malades ou blessés.
"Il y avait cinq bus, tous remplis de Noirs"
Alors, où sont-ils ? Après plusieurs jours de recherches, InfoMigrants est parvenu à entrer en contact avec certains de ces 612 Subsahariens. "On est à Tébessa [ville algérienne proche de la frontière tunisienne, ndlr]", indique Lamine, un Gambien de 26 ans joint par InfoMigrants via un appel vidéo. "Après nous avoir récupérés en mer dans la nuit de dimanche 16 à lundi 17 mars, les gardes-côtes tunisiens nous ont envoyés dans le désert", précise-t-il. (...)
Les exilés, dépouillés de leurs affaires, ont été lâchés au milieu de nulle part, en pleine nuit. (...)
Après quatre jours de marche, une soixantaine d’entre eux a trouvé refuge dans une maison près de Tébessa, tenue par un ressortissant Sierra-Léonais qui s’est installé là après son expulsion dans la région par les forces tunisiennes il y a un an. Dans ce groupe de migrants anglophones se trouvent des femmes, dont certaines enceintes, et des enfants. "Regardez ma tête", dit Aminata*, une Sierra-Léonaise enceinte de quatre mois, jointe par vidéo. "Je suis épuisée, j’ai mal partout", ajoute-t-elle en montrant ses pieds abîmés par ces longs jours de marche.
Plusieurs de ces Subsahariens présentent des blessures causées par le mélange d’eau salée et d’essence dans le bateau. Oumarou nous montre un enfant de 13 ans, l’air épuisé, avec des plaies au poignet. "Ils [les policiers tunisiens, ndlr] lui ont mis des menottes sur sa blessure, ce qui a aggravé les choses", explique Lamine. (...)
Lorsque les exilés sont envoyés dans le désert, ils sont menottés par les agents de la Garde nationale. Généralement, les enfants en sont exemptés. Les témoignages évoquent aussi des violences commises par les policiers dans les bus. "Ils nous ont frappés avec des bâtons. Certains ont été blessés aux jambes et aux bras", raconte Oumarou.
"Expulsion à grande échelle" (...)
Où seraient les autres migrants interceptés en mer, s’ils ne sont pas à Tébessa ? D’après le groupe d’exilés anglophones, des personnes ont également été expulsées vers la frontière libyenne, "majoritairement des Soudanais". (...)
Quand les migrants sont transmis aux forces libyennes, ils sont ensuite transférés dans des prisons du pays. Pour en sortir, ils doivent débourser des centaines d’euros. (...)
Accord avec l’Union européenne
Ce genre d’expulsion n’est pas rare en Tunisie, mais celle-ci impressionne par son ampleur. Depuis l’été 2023, les Subsahariens sont régulièrement raflés par la police tunisienne dans la rue, et interceptés en mer, puis envoyés par petits groupes dans des zones désertiques, aux frontières du pays. Les exilés doivent ensuite revenir par leurs propres moyens. InfoMigrants a reçu de nombreux témoignages de Subsahariens traumatisés par ces expulsions illégales.
"Plusieurs fois par semaine, on voit passer des bus, où s’entassent des migrants, faire route vers la frontière dans la nuit", confirme un habitant de Tozeur (ville tunisienne située à quelques kilomètres de l’Algérie), qui préfère rester anonyme. (...)
Ces dernières années, les organisations de défense des droits n’ont eu de cesse de dénoncer les méthodes brutales des autorités tunisiennes à l’encontre des Noirs dans le pays. Elles accusent par ailleurs l’Union européenne (UE) de complicité dans ces violations des droits.
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