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Afrique XXI
RD Congo. L’occupation du M23, un an après « Moi, ça va hein ! » Le coup de gueule d’une travailleuse humanitaire
#Congo #Rwanda #occident #ONG #terresRares
Article mis en ligne le 19 février 2026
dernière modification le 16 février 2026

Récit · Une employée d’une ONG basée à Goma en janvier 2025 avait spontanément rédigé un texte sur la prise rapide de la ville par le groupe armé M23 et son évacuation, dans le contexte de la suspension soudaine des financements humanitaires par l’administration états-unienne. Ce récit a été envoyé à Afrique XXI en juin 2025. Il est proposé aujourd’hui après une mise à jour par l’autrice, qui a souhaité signer sous pseudonyme.

Note de l’autrice : Ce texte ne prétend pas être un reportage journalistique neutre, ni une analyse représentative de l’expérience de la population congolaise. Il s’agit d’un récit personnel et subjectif des évènements tel que je les ai vécus et perçus, avec mon prisme d’expatriée occidentale travaillant dans le secteur humanitaire. Pour des raisons de confidentialité et de sécurité, les noms ont été modifiés et certains détails ont été altérés. Le texte est publié tel qu’il a été rédigé en février et mars 2025. (...)

Des centaines de personnes s’amassent auprès des guichets pour fuir Goma avant que la frontière ne ferme à 15 heures. Une ou deux personnes filment l’exode des priviligié·es. Peu après, on apprend que des vidéos circulent sur les réseaux sociaux à Goma : « Regardez, les humanitaires nous abandonnent déjà pour partir chez l’agresseur. » Ce ne sont pas nos visages, mais ça aurait pu l’être. C’est nous, dans le regard des autres : l’expatrié·e qui s’en va quand ça tourne mal. On aimerait se justifier. Dire qu’on n’a pas vraiment le choix, que ce sont les organisations qui décident et que l’on va revenir. Mais au fond, les faits restent les faits : on s’en va.

L’attente devant les bureaux du service d’immigration s’éternise. On traîne nos sacs à nos pieds, avançant au ralenti dans une file d’attente désordonnée. Je me sens déracinée. J’essaie d’imaginer ce que vivent les personnes déplacées. Leur maison entière paquetée dans leur sac, accrochée à leur vélo, le futur incertain. La plupart n’ont pas la possibilité de rejoindre des zones sécurisées. Elles fuient les combats pour se réfugier à quelques kilomètres, en attendant que la guerre les rattrape et les pousse à repartir, encore et encore. Certaines vivent ça depuis trente ans, déplacées par les conflits, puis retournées, puis établies dans un site, puis déplacées à nouveau. (...)

« Au Rwanda, si tu n’as rien à te reprocher, tu n’as rien à craindre », m’avait-on dit. Pour être plus exact, l’adage devrait peut-être être complété : « Si tu ne reproches rien, tu n’as rien à craindre. » (...)

Le retrait immédiat des financements états-uniens, couplé à la guerre, fait l’effet d’un séisme qui révèle avec brutalité les dysfonctionnements du système humanitaire. Ce secteur est problématique à bien des égards, tant théoriques que pratiques. On pourra l’analyser sous différents angles mais, in fine, l’humanitaire, c’est grossièrement et traditionnellement l’Occident qui finance plus ou moins d’assistance, à plus ou moins de pays selon leurs intérêts plus au moins directs. (...)

Le néo-impérialisme, alimenté de facto par le système humanitaire, et la dépendance créée par l’aide internationale dans l’est du pays sont des sujets régulièrement abordés entre collègues expatrié·es. Cela fait trente ans que la région vit en guerre, trente ans que la population dépend de l’aide humanitaire, trente ans que rien ne change. Notre place dans ce schéma, et ce que nous contribuons à perpétuer, fait aussi partie de ces conversations. (...)

Ce qui se joue aujourd’hui, c’est la brutalité d’une rupture sans alternative immédiate.

Tout le monde savait que dépendre de l’aide états-unienne était dangereux, mais l’urgence et la force de l’habitude ont amené beaucoup d’organisations à se retrancher dans la politique du « tant que ça tient, tant mieux ». (...)

Bien sûr, ça a toujours été le cas. Les interventions humanitaires ont toujours répondu aux intérêts des bailleurs. Mais lire noir sur blanc une justification aussi cynique, aussi décomplexée, avec le désintérêt assumé du sort de millions de personnes, me donne envie de vomir. (...)

La veille au soir, j’avais reçu des vidéos de soldats du M23 qui se déplaçaient en file indienne dans le centre-ville de Goma. Disciplinés, silencieux, lourdement armés et équipés de matériel sophistiqué, difficile pour qui que ce soit de continuer à les désigner comme un groupe « rebelle ». Rien dans leur posture, ni dans leur équipement, ne rappelle des milices rebelles que l’on imagine habituellement, armées d’AK-47 récupérés et rafistolés. Casques balistiques, gilets pare-balles, radios, fusils d’assaut dernier cri, drones... Leur équipement est plus moderne que celui de l’armée congolaise. Le soutien militaire du Rwanda au M23 n’a jamais été une hypothèse. Des soldats en uniforme rwandais ont d’ailleurs été formellement observés sur le sol congolais aux côtés du M23, ce qui a été rapporté par l’ONU. (...)

L’Occident commence à prendre conscience de ce qui se passe dans l’est de la RD Congo. Sur les réseaux sociaux, des comptes à grande visibilité publient les premières vidéos explicatives. Une minute de vidéo pour expliquer les conséquences de décennies de conflit. Je commence à recevoir les premiers messages de connaissances, en dehors de mes proches, qui découvrent que la situation s’est aggravée. Comme quoi, un sujet ne devient important que lorsqu’il est saisi par la presse occidentale mainstream. (...)

En plus des ambassades du Rwanda, du Kenya et de l’Ouganda, celles de la France, de la Belgique et des États-Unis ont été visées. Des actes « inadmissibles », d’après le ministre des Affaires étrangères français qui s’est en revanche bien gardé de commenter l’implication de la France au Rwanda. Je lui aurais volontiers rappelé que Paris a témoigné son plus fervent soutien pour reconduire les financements européens faits au Rwanda. Bah ! Enfin Monsieur Barrot ! On ne peut pas décemment accorder 20 millions d’euros au régime de Kagame en novembre 2024, s’étonner de la prise de pouvoir du M23 en janvier 2025 et s’insurger face au ras-le-bol de la population congolaise !

Car oui, si le Rwanda s’affiche comme un îlot de prospérité dans la région, c’est avant tout grâce au soutien financier et diplomatique de ses alliés occidentaux. (...)

Cobalt, coltan, cassitérite : des noms qu’on a déjà entendus de loin mais qui sont pourtant centraux dans nos vies. Sans eux, pas de téléphones, pas de voitures électriques, pas de satellites, pas d’intelligence artificielle. En 2023, il était estimé que 76 % du cobalt mondial provenait de la RD Congo, une richesse qui pourtant échappe largement au pays.

Les minerais sortent bruts, extraits par une main-d’œuvre congolaise surexploitée, souvent très jeune. Ils passent parfois entre les mains avides de businessmen congolais, celles racketteuses des groupes armés ou celles, complices, de certaines autorités. Mais le plus souvent, les minerais poursuivent leur route vers les mains intéressées de gouvernements voisins, devenus de grands exportateurs de ressources qu’ils ne possèdent pas. Ils sont également récupérés par les multinationales – Apple, Samsung, Glencore... –, pour ne citer que les habituées du podium. Et enfin, ils atterrissent dans nos mains. Sous mes doigts, sur le clavier avec lequel j’écris ces lignes. Dans l’écran par lequel vous me lisez peut-être. Voilà comment se raconte la honte : au cœur d’un circuit mondial paradoxal, visible de tou·tes et dénoncé par si peu.

Mais l’intérêt que porte l’Occident au Rwanda ne se limite pas uniquement aux ressources minières. Kigali représente un pilier dans une région instable, un bras armé prêt à sécuriser des contextes volatiles et même un allié sur les questions migratoires, comme l’illustre l’accord (abandonné) signé en 2022 avec le Royaume-Uni pour expédier ses demandeur·euses d’asile indésirables au Rwanda. Car Kigali représente tout ça : le lien que l’Occident maintient avec le Rwanda est éminemment – et sans surprise – intéressé et opportuniste. (...)

C’est avec le cerveau complètement saturé de mes coups de gueule internes que le trajet s’achève. Nous sommes arrivé·es à Kigali. Demain certain·es d’entre nous seront dans l’avion, vers la France, vers le Sénégal, vers l’Italie, vers la Côte d’Ivoire. Sans préparation, nos vies prennent des directions différentes. (...)

Mes pensées, elles, sont restées à Goma. J’imagine mes collègues sur place qui, après avoir passé une semaine enfermé·es avec le bruit des bombes et des balles, sans eau, ni électricité, ni connexion, sortiront de leur maison, retrouveront les rues de Goma à feu et à sang, découvriront les milliers de corps
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jonchant le sol et rencontreront le nouveau gouvernement ayant pris le contrôle de la ville. Puis ils et elles rallumeront leurs téléphones, ouvriront leurs mails et apprendront que leur travail, leur salaire, leur stabilité risquent de disparaître parce qu’un mec tartiné d’auto-bronzant a pris - depuis le confort de son bureau ovale - la décision de retirer l’argent qui leur permettait notamment de vivre.
(...)

Trump prend tellement d’espace médiatique qu’il cache tout ce qui se passe ailleurs. Désormais, les nouvelles globales se liront selon son prisme ou ne se liront pas.

Pendant ce temps, dans l’est de la RD Congo, un nouveau gouvernement s’est installé. Le M23 est bien implanté à Goma, a pris rapidement le contrôle de Bukavu et conquiert de localité en localité un territoire que personne ne semblait plus vraiment vouloir – ou pouvoir – défendre.

En Europe, il y a quelques manifestations par-ci par-là, les médias en parlent un peu plus, le drapeau congolais apparaît parfois à côté de celui de la Palestine dans les stories des réseaux sociaux pour signifier que oui, la RD Congo est aussi dans le hall of fame des peuples opprimés. Et puis quoi ? Quelques pays ont durci le ton, menaçant ou imposant des sanctions au Rwanda, qui jusque-là ne semble pas particulièrement inquiet. Dans l’intervalle, les mines de diamant, d’or, de cobalt, de coltan, continuent à tourner et l’argent d’affluer. (...)

Les combats ont cessé à Goma et à Bukavu. Des morts, il y en a eu oui, mais pas assez semble-t-il pour qu’on en parle plus longtemps. En même temps... Plusieurs millions depuis 1996 et ça n’a jamais suffi à déranger l’ordre du monde.

Je vais probablement y retourner. Mes collègues, mes ami·es, mes affaires y sont toujours. Je suis entre deux mondes, confortable dans mon premier, dans l’attente de retourner dans le second, quand ce sera un peu plus « safe », quand il y aura un peu plus de financements, quand les murs criblés de balles de mon bureau seront refaits, quand mon restaurant préféré aura rouvert. (...)

Les combats ont atteint le centre de Goma et je suis partie. J’ai retrouvé un lit propre, un toit solide, des rues tranquilles, des parcs fleuris, des croissants chauds. J’ai retrouvé mes proches, mes journées douces, mes soirées animées, mes habitudes. Alors, quand on me demande si ça va, la réponse devrait être assez évidente. Parce que oui. Moi, ça va, hein.