Bandeau
mcInform@ctions
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Mediapart
Pourquoi l’extrême droite est au centre du jeu politique et va y rester
#extremedroite
Article mis en ligne le 5 janvier 2026
dernière modification le 3 janvier 2026

En 2025, cette force politique a encore fortement progressé dans de nombreuses élections en Europe et dans le monde. Une poussée qui trouve son origine dans l’affaiblissement de ses adversaires, mais aussi dans une dynamique propre de déni et de violence.

L’annéeL’année 2025 s’est ouverte sur l’investiture de Donald Trump, de retour à la Maison-Blanche avec tout son cortège réactionnaire, identitaire et pseudo-libertarien issu de la mouvance « Maga » (« Make America Great Again »), dont le dernier fait d’armes est d’avoir fait « capturer » le président Nicolas Maduro, provoquant une stupeur mondiale.

Elle s’est close avec le retour d’un pinochétiste à la présidence du Chili, six ans à peine après un mouvement social inédit, qui a manqué de venir à bout de la Constitution néolibérale léguée par la dictature.

Entre-temps, l’extrême droite a continué de progresser dans les pays capitalistes avancés. Elle s’est ancrée au Parlement au Japon, a consolidé son socle électoral au Portugal, n’a pas été inquiétée dans ses fiefs électoraux en Italie où elle gouverne… Et dans les États du format dit « E3 », qui regroupe les plus grandes puissances militaires et économiques d’Europe, à savoir la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni, elle est structurellement en tête des intentions de vote.

En dehors de ces succès électoraux confirmés ou probables, la tendance de fond est sans appel. Parmi les régimes représentatifs à l’ouest du continent européen, les plus anciennement établis, elle est en ascension depuis quatre décennies et n’épargne quasiment plus aucun pays. (...)

Cela peut troubler si l’on a en tête les mobilisations et les aspirations qui s’expriment pour davantage de probité, de reconnaissance, de justice et de bien-être matériel. Des enquêtes rigoureuses montrent par ailleurs que les attitudes globales de la population ne sont pas plus hostiles à la redistribution ou aux minorités que quelques décennies en arrière – avoir vécu dans les années 1970 ou 1980, ou revisiter les productions culturelles issues de cette époque, devrait suffire à nous le rappeler. Alors que se passe-t-il ?

L’abstention n’est pas le seul problème (...)

la faiblesse de la participation n’explique pas tout, car malgré cela le nombre absolu de voix en faveur de l’extrême droite progresse souvent. (...)

Dans certains cas, une hausse de la participation peut carrément jouer en faveur de l’extrême droite. Cela a notamment été observé au Chili, où le vote était obligatoire : les masses qui ont été nouvellement intégrées à l’échange électoral n’ont pas sauvé la gauche, bien au contraire. (...)

Conclusion : il existe certes des dispositions individuelles exploitables par la gauche dans l’électorat, mais pas des masses endormies qui ne demanderaient qu’à être réveillées pour terrasser une extrême droite anachronique. Le travail politique pour activer ces dispositions progressistes, dans un champ médiatique hostile et alors que les relais locaux se sont raréfiés, est considérable. (...)

À l’inverse, les dispositions racistes, sexistes et égoïstes restent répandues et s’avèrent plus faciles à activer depuis les grands médias et les contenus viraux des réseaux sociaux. Pire : l’agrégation des haines semble plus aisée à réaliser que la convergence des luttes pour l’émancipation. (...)

L’affaiblissement global de la croissance et la hausse persistante des inégalités ont, progressivement, rendu inopérant le discours faussement égalitaire (« l’égalité des chances ») et rationaliste (un « gouvernement des experts ») qui légitimait le néolibéralisme depuis les années 1980 et ses tentatives de restaurer le taux de profit.

La crise sanitaire a redoublé cette rupture. La décision de mettre l’économie « sous cloche » a pu représenter un signe de toute-puissance des néolibéraux. Mais en réalité, leur camp a fini de perdre sa crédibilité avec le retour de l’inflation (le « mal » qu’ils étaient censés avoir terrassé), la révélation d’une dépendance industrielle inquiétante envers la Chine, et la volonté de faire payer au monde du travail les immenses facilités accordées par la puissance publique au secteur privé. (...)

Désormais, le discours des néolibéraux tourne à vide : la mondialisation n’est plus perçue comme une « chance » et les gains prétendus de leurs politiques s’effacent devant leur coût en termes de pouvoir d’achat, d’inégalités et de dégradation de services publics. La conception de l’émancipation par la concurrence mondiale, qui constituait le cœur de la promesse néolibérale, est en miettes. La base sociale de ce camp se réduit de plus en plus à certains secteurs économiques encore prospères et aux retraités aisés. (...)

L’impopularité d’un Emmanuel Macron ou d’un Friedrich Merz est le symptôme de ce phénomène qui est déjà évident en Amérique du Sud, où droite et centre sont en voie de marginalisation. Même dans les pays où le néolibéralisme a été dominant, comme la République tchèque, l’extrême droite s’est largement imposée lors du scrutin législatif d’octobre. (...)

e camp supposément « centriste » est tenté de durcir son discours sur l’immigration et l’autorité. C’est là aussi un phénomène assez général, dont un symbole fort a été, fin janvier 2025, le vote au Bundestag d’une résolution sur l’immigration par la démocratie chrétienne et l’extrême droite, à l’initiative de la première. En Belgique, la direction du Mouvement réformateur (MR), un ancien parti libéral, n’hésite pas non plus à recycler les thèses de l’extrême droite, tout comme le parti Les Républicains (LR) et même les macronistes en France.

Ces stratégies de « fusion des droites » ne sont pas sans danger pour le camp néolibéral, qui perd là définitivement son statut « d’alternative » à l’extrême droite. Que les alliances formelles fonctionnent (comme en Italie, en Argentine ou en Suède) ou échouent (comme en Autriche, aux Pays-Bas ou au Portugal), c’est l’extrême droite qui finit très souvent par rafler la mise électorale. Dans certains cas, la bascule est claire : l’ancien premier ministre néolibéral tchèque Andrej Babiš a gagné en 2025 les élections sur un programme clairement radicalisé à droite.

Une gauche divisée et en difficulté

Les composantes de la gauche, elles, souffrent de trois maux, différemment dosés selon les contextes nationaux : leur passif au pouvoir, pour celles qui se sont amalgamées au camp néolibéral ; un décalage considérable entre leur projet alternatif, lorsqu’il existe, et les possibilités concrètes de le mettre en œuvre ; et enfin un isolement stratégique, quand le centre-droit préfère sombrer ou s’allier à l’extrême droite plutôt que de soutenir des politiques formulées depuis la gauche. (...)

Le problème, comme le soulignent les économistes Robert Brenner et Dylan Riley dans des textes importants de la New Left Review, est arrivé quand les politiques d’extension de l’État social sont franchement entrées en concurrence avec la préservation des taux de profit. La crise de 2008 et ses suites n’ont fait qu’aiguiser cette tendance à l’œuvre depuis les années 1980, qui correspondent au déclin structurel de la social-démocratie, qui s’accélère depuis. Un moment où cette famille politique a suivi l’évolution d’une partie des économistes keynésiens vers le néolibéralisme.

Dans des composantes à la gauche de la social-démocratie, le discours est davantage offensif mais reste souvent formulé dans un « ancien style » (faire payer les riches, étendre les droits sociaux) qui laisse dubitatifs des milieux sociaux qui devraient pourtant en être les bénéficiaires. Soit que leur statut de « petits moyens » les fasse soupçonner que ces politiques profiteront à plus mal lotis qu’eux. Soit qu’ils voient venir un affrontement violent et perdu d’avance entre un tel cap politique et les forces immenses qui chercheront à l’empêcher.

À cet égard, la capitulation de Syriza en Grèce, au milieu des années 2010 qui étaient le théâtre d’une dynamique importante de la gauche radicale, a été un choc pour l’ensemble de sa famille. (...)

Globalement, c’est l’incapacité de la gauche à réimposer une logique de classe qui l’empêche d’apparaître comme un rempart contre l’extrême droite. Et si la victoire à New York de Zohran Mamdani est encourageante, elle reste de ce point de vue limitée, car il s’agit bien plutôt d’une réorganisation interne à la gauche états-unienne.
Une promesse de redistribution entre « natifs »

Face à l’affaiblissement des deux autres camps, l’extrême droite a le vent en poupe. Elle se présente comme une alternative à l’échec néolibéral et une défense contre une gauche présentée comme un danger pour la société occidentale. Les ressorts sont à la fois très contemporains et très anciens, faisant appel aux vieilles ficelles de l’anticommunisme du XXe siècle autant qu’aux identités supposément « fixes » de la population, menacées par des ennemis extérieurs et intérieurs.

Dans un contexte de stagnation économique à laquelle les néolibéraux n’ont plus de réponses, et la gauche, des réponses qui peuvent sembler hors de portée, l’extrême droite propose des solutions rassurantes : la promesse d’une redistribution non pas entre classes sociales, mais entre groupes ethniques ou religieux au profit d’une pseudo-majorité.

Cette logique apparaît à une partie de la population comme rationnelle parce que cette population subit la stagnation tout en étant culturellement conditionnée par quatre décennies de néolibéralisme. La solution d’extrême droite répond à la fois à un besoin de redistribution et au refus de remettre en cause l’ordre social. (...)

Cette vision permet d’activer deux leviers en apparence contradictoires : d’un côté, une critique de la mondialisation au nom de la défense de certains secteurs ; de l’autre, une radicalisation du discours néolibéral avec des baisses d’impôts massives et une réduction des protections des travailleurs. Ce double discours permet de rallier des classes moyennes menacées de paupérisation par la stagnation économique, tout en conservant une base sociale populaire et en séduisant certains grands secteurs du capital.

Comme dans les années 1930, l’extrême droite prospère donc sur les secteurs défaillants du capitalisme contemporain, tout en bénéficiant de l’appui de certains secteurs prospères, notamment rentiers comme la finance de marché ou l’immobilier, qui sont attirés par sa logique antifiscale.
Le ressort d’un « déni généralisé »

Avec un tel positionnement, l’extrême droite peut se présenter comme une force de protection contre le chaos de la concurrence mondiale mais aussi de la mondialisation culturelle. Dessinant l’idée d’une culture occidentale en danger, menacée de l’intérieur par le « wokisme » assimilé à la gauche et de l’extérieur par la montée en puissance de l’Asie et en particulier de la Chine, l’extrême droite propose d’arrêter l’histoire dans un endroit douillet où l’homme occidental pourrait vivre une vie rêvée, souvent ramenée à celle, fantasmée, des Trente Glorieuses.

Ainsi, la promotion de la répression ethnique, l’indifférence aux violences de genre et le discours antifiscal et libertarien peuvent se rejoindre dans un discours de défense d’une « liberté » réduite à un égoïsme occidental et la défense d’un mode de vie considéré comme menacé. Le levier est alors assez puissant pour balayer la droite néolibérale et la gauche politique pointées du doigt comme « liberticides ». (...)

Elle entend s’opposer à une dynamique démocratique potentiellement perturbante, pour valoriser un modèle plébiscitaire faisant fi de la complexité des rapports sociaux.

Bien sûr, cette « sécurité » a un prix qui est celui de la violence, comme le prouvent les actions contre les étrangers menées depuis un an par Donald Trump. Une violence raciste de plus en plus assumée comme un exutoire de l’impuissance des politiques économiques suivies par l’extrême droite. C’est bien là une difficulté posée par cette famille : avant de se retourner contre elle, son impuissance même peut lui servir longtemps de carburant à succès.

En effet, l’extrême droite ne progresse pas en raison d’un programme fondé sur des solutions aux problèmes du temps. Elle progresse sur une volonté de défendre, envers et contre tout, un mode de vie menacé. Or, ce mode de vie n’est pas menacé parce qu’il est assiégé par des ennemis imaginaires. Il est menacé parce qu’il est intenable, économiquement, socialement et écologiquement. C’est un mode de vie destructeur tant pour l’homme que pour les écosystèmes.

Or, l’extrême droite n’offre aucune autre réponse que celle de nier cette destruction. Elle prospère parce qu’elle propose le déni généralisé et la poursuite du rêve consumériste et capitaliste sans en payer le prix. (...)